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C’est toujours un plaisir de faire découvrir un film aussi culte à un proche, surtout quand on sait que celui-ci a baigné dans des œuvres y faisant référence pendant des années (là je pense particulièrement à l’épisode de Community reprenant le film de Scorsese). Mais c’est également plus compliqué de prendre sa plume pour attaquer une bafouille sur un tel sommet. Essayons tout de même.
Goodfellas présente une distorsion du rêve américain qui passe par un sentiment d’impunité et de réussite sociale des pires ordures qui soient, mais qui normalisent et rationalisent leurs actions par un esprit d’ambition, d’entreprenariat. Le genre d’occlusion mentale qui fait que l’on emprunte un couteau de cuisine à sa mère pour planter un type dans un coffre. Ces hommes sont coutumiers des violences physiques et d’un langage limité par un manque d’éducation. Ils sont les cols bleus du crime, en opposition aux cols blancs du Wolf of Wall Street, rise and fall produit en écho à Goodfellas. Dans un film comme dans l’autre, nous avons affaire à de belles brochettes de connards qui justifient tout par une pseudo-réussite.
Pour accompagner le spectateur dans la découverte de ce milieu en vase clos, Scorsese nous donne le point de vue de Karen. Sa voix off, initialement surprenante pour l’audience qui pensait ne suivre que les rêves d’ascension d’Henry, sert à montrer que l’on peut s’habituer à tout, que l’on peut tout rationaliser, surtout avec du fric à la clé. Le point de bascule pour le personnage se fait dans cette scène où le décalage qu’elle ressent avec les autres femmes de mafieux n’est pas celui que l’évocation d’exécutions gratuites et autres meurtres devraient lui procurer, mais celui des mauvaises peaux et fringues cheaps de ces épouses qu’elle toise de haut.
La normalisation passe également par l’attention que la caméra porte aux petits détails, comme cet ail que l’on incise finement à la lame de rasoir dans une humeur totalement en décalage avec le milieu carcéral.
Et en même temps, cette façon de filmer ne fait que muter au cours des 2h30 de métrage, s’adaptant sans cesse à l’état psychologique de nos protagonistes. Scorsese filme comme le feraient ces hommes. L’usage initial des freeze frames, par exemple, figure des coupures de journaux, des moments où les gangsters immortalisent (jusque dans la citation de The Great Train Robbery à la toute fin, alors que Pesci tire face caméra). Ces hommes sont hors sol et s'imaginent parmi les légendes criminelles qui peuplent l’Histoire américaine.
On pense également à ce plan séquence iconique où Henry, pour épater Karen, traverse toutes les coulisses d’un restaurant, recueillant les hommages de chacun et avançant avec la fluidité d’un type qui est partout chez lui, qui domine.
On citera enfin la séquence culte “A day in a gangster’s life” qui vient précipiter la fin : medley musical chaotique, décompte horaire qui ne s’arrête pas, hélico pro parano et erreurs psychotiques en pagaille… Une séquence d’anthologie qui nous amène au bout d’un rouleau où tout est mis au même niveau (les deals, la cuisine, la copine, les fédéraux…) et donc où plus rien n’a d’importance. Les carottes sont cuites pour ces hommes à l’espérance de vie réduite par leur choix de vie.
D’après le vrai Henry Hill, dans les bonus de la galette, le film de Scorsese est à 90-95% authentique. Paradoxalement Hill est un narrateur non fiable (et pas seulement pour les quantités de drogue qu’il s’est envoyé dans le nez) : il ne tue jamais et paraît comme le plus “doux” des gangsters. Comme pour l’autobiographie de Jordan Belfort, nous n’hésiterons pas à douter du matériau original.
Quant au pote à qui j’ai présenté le film : “C’est mon Scorsese préféré”
Bonus : la chanson Wise Guy de Joe Pesci