Le film m’a fait penser à du soleil pour les gueux de Guiraudie, aussi bien par la manière dont les personnages errent que par le phrasé de certains dialogues (en particulier ceux du colporteur). Je dois avouer que je me suis beaucoup ennuyé devant ce film, qu'il ne m'a pas apporté beaucoup de joie ni d'émotion quelconque. Il va faire partie de ces films qu'on va préférer analyser que revoir.
Plusieurs raisons me laissent penser qu'on est face à un cinéma formellement anarchiste :
1. Le mode de production du film est autonome : il produit lui-même ses films, il possède sa société de production, il travaille avec une troupe fidèle avec des budgets réduits (économie de moyens) ce qui lui laisse une liberté totale dans la durée des plans.
2. Il n'y a pas de souveraineté narrative : RAZ laisse tomber des séquences entières, accepte l’inutile, l’imprévu. On dirait qu'il filme davantage entre les grands jalons qui composent la narration (comme les moments de pauses) que les jalons eux-mêmes. On pourrait dire que RAZ film ce que le cinéma classique appellerait des plans qui ne “servent à rien”, c'est-à-dire des plans improductifs. Ces plans échappent à la logique de production de sens. On a donc un tissage de temps morts assumés, de plans de coupe, de longues scènes de repos.
2. Il y a une circulation des corps dans un espace indompté : comme chez Guiraudie, l’espace est ouvert, jamais sacralisé, ni clôturé durablement. Même la barricade n’est pas un dispositif de séparation définitive, mais un obstacle provisoire. Obstacle qu'il s'agira de vite défaire une fois l'objectif atteint. On remarque que les personnages n'habitent pas les lieux où s’organise l’autorité. Ils vivent dans des espaces qui échappent au contrôle comme dans la forêt ou les champs. Même si ça donne un film particulièrement ennuyant, la circulation est à la fois le sujet du film et son principe formel. Les Mandrins défendent la libre circulation des marchandises contre la Ferme générale, de la même manière, RAZ refuse toute forme de contrôle narratif (pas grand-chose n’est expliqué, il y a de longues ellipses, les discussions ne servent à rien, la musique met en pause le film), il laisse circuler le sens sans jamais nous enfermer dans une interprétation unique (le dernier plan montre un marquis soucieux, "comme un bateau qui tangue" dit RAZ dans une itw, à quoi peut-il bien penser, que va-t-il faire ?). Cette manière de confondre la forme au propos, c'est ce qu'avait fait Schäublin dans "désodres" (10 ans plus tard). J'ai lu une critique qui disait que le film ne s'attardait pas sur les espaces intérieurs, mais quand il le faisait c'était pour faire avancer l'histoire (sauf pour la dernière scène), comme si l'extérieur échappait à un ordre social (pour les personnages du film) et à l'ordre narratif (pour nous).
3. Il y a une acceptation du désordre : on voit les coutures du film avec les ruptures, les hésitations des acteurs, les accidents intégrés au film. À la fin du film, Jacques Nolot récit le chant de Mandrin et semble oublier la suite du texte, RAZ à la fois en tant qu'acteur et que réalisateur, débarque dans le champ et cri : "Monté sur la potence, je regardai la France". À ce moment, le film accepte de perdre sa maîtrise au profit de l’imprévu.
Le choix de ne pas faire un biopic classique de Mandrin est une bonne idée. En s’intéressant à sa compagnie après sa mort plutôt qu’au personnage lui-même, RAZ échappe à une approche purement historique et gagne une grande liberté formelle.
Même si je suis séduit par ces procédés formels, je me suis ennuyé devant le film. Ça me fait comme devant certains films de Kelly Reichardt, tout me plaît sur le papier, mais le plaisir de spectateur ne suit pas toujours.