Le film de Raymond Bernard est sorti en 1932. Il est l'adaptation du roman éponyme de Roland Dorgelès publié en 1919, inspiré de sa propre expérience dans les tranchées en 1914 et 1915 (avant d'être versé dans l'aviation de guerre).
Bien entendu, le livre s'attarde beaucoup plus sur chacun des personnages mais on retrouve fidèlement dans le film la chronique de quelques semaines de vie dans les tranchées. Raymond Bernard s'attachera à décrire la vie de ces hommes, à travers les yeux et à la hauteur des soldats. Ces hommes sont jeunes, la plupart chargés de famille, venant de tous horizons et de toutes origines sociales qui apprendront à vivre ensemble, dans les poux et la crasse avec l'omniprésence de la mort. Que dire de cette peur au ventre quand ils sont sur la ligne de front et qu'ils entendent l'ennemi creuser des galeries pour y placer des mines. Dans le même temps, il reste chez ces hommes, malgré tout, leur jeunesse avec l'optimisme, la candeur, les rires, les blagues de potaches, les petites joies quand ils dégottent un bon coup à boire.
Roman et film seront plébiscités à leur sortie par ceux-là mêmes qui en étaient et ont survécu, s'y reconnaissant et crédibilisant les deux œuvres.
La mise en scène du film crée une sorte d'intimité entre le spectateur et les héros du film. D'autant plus qu'on ne voit jamais vraiment l'ennemi et qu'il n'y a pas vraiment de combat même si les officiers lancent des attaques minutées. On ressent comme jamais l'impression de n'être que de la chair à canon. On tire dans le tas et dans la direction d'où viennent les balles. On se préserve comme on peu des obus qui tombent, des balles qui sifflent. Mais la Faucheuse est là, aux aguets. Gare à celui qui se lève et se dévoue pour aller chercher de l'eau, la nuit, au milieu de cet enfer. L'ironie, c'est que l'attaque lancée ne sert qu'à s'emparer d'un cimetière. Combien de morts pour cette opération vaine qui durera dix jours sans discontinuer. Le symbole du cimetière est extrêmement fort. Comme celui de ce poignant "Ave Maria" chanté dans une église transformée partiellement en hôpital militaire.
Toujours pour ce qui concerne la mise en scène, j'ai apprécié l'utilisation par Raymond Bernard des techniques du fondu enchainé ou de la surimpression pour mettre en perspective la vie précaire du soldat vivant avec celle, possible sinon probable, où il porte sa croix (de bois) dans un autre monde.
Comme l'agonie du soldat Demachy (Pierre Blanchar). Gravement blessé, il attend en vain l'ambulance. On ne voit que ses yeux qui brillent comme s'ils étaient déjà pleins d'étoiles à moins que ce soit pour voir une dernière fois le déroulement de sa vie.
Pour la distribution, Raymond Bernard a préféré recruter des figurants qui avaient réellement participé à la guerre et connu les tranchées, ce qui confère un autre cachet d'authenticité au film. Parmi les vedettes, on trouvera Pierre Blanchar déjà cité mais aussi Charles Vanel dans le rôle du caporal ainsi que Raymond Aimos dans le rôle du trouillard. Il y a aussi un autre acteur que j'aime particulièrement, Gabriel Gabriello (le Panturle de "Regain") dans le rôle du soldat solidaire et paternel qui prendra sous son aile la nouvelle recrue idéaliste Gilbert Demachy.
J'aimerais terminer cette chronique en établissant un parallèle entre ce film et l'excellent "À l'ouest rien de nouveau" de Lewis Milestone qui date de 1930, lui aussi écrit par un vétéran, E.M. Remarque (1929). Dans les deux films (et romans), on trouve les mêmes profils d'hommes avec Gilbert Demachy et Paul Baümer. Les deux, idéalistes au départ, s'engagent dans le conflit, la fleur au fusil puis déchanteront devant le cauchemar qu'ils seront amenés à vivre de part et d'autre de la ligne de front.
De l'absurdité de cette abominable boucherie …
De l'intérêt de l'Union Européenne, seule capable de nous avoir, jusqu'à aujourd'hui, évité de connaître à nouveau cette abomination en un peu plus de 80 ans. Pourvu que ça dure ...