"Il nous reste le cinéma". Terminer sur une telle réplique, voilà qui aurait tout de la note d'intention un peu gauche. La révérence au médium et à son importance est indéniable. Pas tant pour sa capacité à rassembler les gens devant une histoire que pour son rôle de la raconter justement. Et c'est un justement à double-sens. Le réalisateur Xavier Giannoli est un admirateur de Martin Scorsese (qui ne l'est pas ?), et en regardant Les Rayons et les ombres, j'ai pensé aux travaux de maestro notamment son dernier en date, Killers of the Flower Moon. Toute proportion gardée, les deux films sont de grosses fresques aux longs cours et de gros morceaux d'Histoire sales. En découvrant le portrait de la famille Luchaire, c'est une page funeste de la collaboration qu'on devine en transparence. Mais ici, on s'attache d'abord à Jean Luchaire, patron de journal socialiste qui va lentement devenir l'emblème de la presse collaborationniste sous Vichy. Sans tomber dans un excès de réalisme, on peut aisément considérer que de voir une grosse partie de la sphère journalistique "encadrée" pour imprimer telle version (au hasard, celle du pouvoir) fait légèrement écho à notre temps. La compromission est un poison lent, de celui qu'on cache derrière les postures, les conciliations ou la fidélité mais qui finit inexorablement à ses fins. Incarné par un Jean Dujardin à la sobriété exemplaire, Luchaire apparaît tel qu'il était probablement. Un homme complexe mais impossible à racheter, tout comme son ami l'ambassadeur Otto Abetz. On est loin de figures machiavéliques, même si la manipulation fait immanquablement parti de leurs vies. Néanmoins, un point en particulier les rapproche, comme bon nombre de personnages du films d'ailleurs. Corinne (la fille de Jean). Comme eux, on n'a d'yeux que pour elle. Sans manquer de respect à Dujardin et August Diehl, très bons tous les deux, Nastya Golubeva est bien ce rayon qui illumine ce récit noir. La jeune actrice incarne si parfaitement dans son regard, qu'il se perde dans les souvenirs enfumés ou les scènes qui la dépassent, celle qui va assister sans comprendre, puis comprendre sans accabler avant que l'Histoire se charge de trancher pour elle, qu'on ne peut que ressentir une grande empathie envers le personnage. On pardonnerait presque à ce film sa dernière (longue) heure, tant l'ambition, l'honnêteté et le talent transpire devant et derrière la caméra. Mais il lui manque ces coups de génie d'un Scorsese qui vous créé des séquences de dialogues dingues, des montages monumentaux et des images immortelles. On a jamais ça, même si on est pas loin. Ce qui mérite déjà pas mal d'éloges. Heureusement qu'il nous reste le cinéma, oui.