Sorti en 2002 et réalisé par Todd Haynes, Loin du paradis est un drame romantique qui se déroule dans les années 50, dans une Amérique encore très conservatrice sous la présidence d'Eisenhower. C'est aussi l'Amérique de la "révolution noire", pour la lutte contre la ségrégation raciale. Le film traite d'une Amérique policée et intolérante, où le souci des apparences et les préjugés imprègnent la vie sociale. Todd Haynes explore donc ici des thèmes aussi forts que le racisme et l'homosexualité, sur fond de mélodrame et de film noir. Chaque scène ressemble à un tableau, avec une photographie aux teintes soulignant le roux de l'Automne et le blanc de l'hiver. Par moments, on se croirait dans un tableau de Monet ou Van Gogh. Sur la forme, c'est une totale réussite ... sur le fond, c'est peut-être un peu sage au vu du sujet abordé.
Cathy Whitaker (Julianne Moore) et son mari Frank (Dennis Quaid) représentent la classe moyenne, voire même confortable d'une Amérique d'après guerre qui est la première puissance économique mondiale. En apparence, Cathy n'a pas à se plaindre, elle a deux enfants, une très jolie maison dans un très joli quartier, un mari cadre commercial et de fidèles amies ... mais quand elle découvre que son mari Frank est homosexuel, son monde bascule d'un seul coup. Le seul homme vers qui elle peut alors se tourner, c'est Raymond (Dennis Haysbert) son jardinier, un homme particulièrement sensible et cultivé ... et noir. C'est donc une histoire d'amour contrariée entre un homme noir et une femme blanche dans une époque où les regards se transforment en juges et où la bêtise humaine fustige tout ce qu'elle ne connaît pas.
Avec Loin du paradis, Todd Haynes a clairement pour ambition de faire un film noir qui puisse rivaliser avec ceux (illustres) des années 50. Et pour atteindre son objectif, il convoque les Whitaker qui représentent le modèle absolu de la famille parfaite ... mais derrière le vernis, la situation n’est pas aussi idyllique (Loin du paradis porte bien son nom). Dans une société policée, individualiste et répressive, l'homosexualité pour l'un et l'attirance envers un jardinier noir pour l'autre ne peuvent être tolérées. Cathy est une femme femme blessée et esseulée, qui ne peut pas vivre pleinement son amour avec Raymond. Exposée au regard des autres, que ce soit dans la communauté blanche ou noir, leur relation fait l'objet d'injures, reproches et critiques virulentes, voire même de violences physiques ... on est effectivement bien loin du paradis.
Loin du paradis est un joli exercice de style, mais le scénario est trop prévisible et vouloir s'attaquer à la fois à l'homosexualité et au racisme, c'était peut-être un peu trop ambitieux. Si le thème du racisme est bien traité à travers le couple Cathy et Raymond, l'homosexualité de Franck tombe malheureusement à plat. Dennis Quaid n'est pas très convainquant, mais pour l'excuser, il n'est vraiment pas aidé par l'écriture de son personnage qui sonne faux. Heureusement qu'on peut s'accrocher au duo Julianne Moore et Dennis Haysbert, elle sublime et lui formidable de délicatesse. Et même s'il n'a pas la force et le souffle des grands classiques du mélodrame et des films noirs des années 50, Loin du Paradis reste un bel hommage au cinéma d'Elia Kazan (Un tramway nommé Désir) et de Richard Brookes (La Chatte sur un toit brûlant) ... seulement dommage que le scénario soit autant conventionnel. (6.5/10)