Le réalisme magique dans les salles obscures.

Réalisatrice du documentaire Between Us, A Secret et de Bollywood Dream, Beatrice Seigner signe ici un deuxième film sensible et original qui relate le parcours d’Amparo, qui fuit avec ses deux enfants, Nuna et Fabio, sur la « Isla de la Fantasia » après la mort de son mari lors de la guerre civile colombienne, et voit peu à peu réapparaître de manière étrange son époux disparu. Un film rare qu’il y a 1000 raisons de ne pas manquer, dont trois que nous livrerons ici.


D’abord, filez voir le film pour être transportés dans un monde où le naturel et l’extraordinaire se côtoient avec grâce et mystère. Car Los Silencios nous plonge dès les premières scènes (l’arrivé nocturne de la famille sur l’île) dans une ambiance dont les aspects mystérieux et étranges sont renforcés par la récurrence des motifs nocturnes et aquatiques. On se retrouve rapidement aux côtés de ces personnages, enfermés avec eux dans la vieille grange qui leur sert d’abri, attablés autour d’une soupe de poisson un soir de pluie, assis pour assister aux réunions du village. Et on se laisse très vite porter par l’ambiance sonore du film comme par l’omniprésence de l’eau et de la nuit qui baignent le long-métrage et le plongent dans un onirisme envoûtant.

Dès les premières minutes, l’étrangeté effleure à la surface du film, pointe à chaque scène sans que l’on parvienne à mettre le doigt sur ce qui échappe à l’ordinaire. On connaissait le réalisme magique des romans de Garcia Marquez, Beatriz Seigner nous en livre ici une version cinématographique, indéniablement réussie.


Ensuite, si Seigner emprunte au documentaire en faisant le choix des plans larges, de l’absence de musique et de personnages qui jouent leurs propres rôles, elle livre un film qui reste à hauteur d’homme, toujours juste et jamais manichéen. Elle explore la souffrance des victimes des conflits sans pathos ni misérabilisme, donnant la parole à ces hommes et femmes torturés par la perte des êtres chers et la question lancinante de la possibilité de pardonner à ses bourreaux. Seigner filme également avec pudeur et sensibilité les rapports entre une mère et son jeune fils, évoque résignation et deuil avec subtilité et finesse en nous plongeant par ses choix esthétiques dans l’intimité de ses personnages.


Enfin, ne manquez pas Los Silencios car c’est un film qui surprend. Par son travail formel sur les couleurs et la lumière, son inventivité, sa chute - magnifique -, mais par l’osmose maîtrisée entre réel et fantastique, documentaire et fiction, et par la puissance des thèmes abordés par le prisme du fantastique avec une justesse et une humanité remarquable.
Lumineux et fantastique, dans les deux sens des termes, un film qui nous habitera encore longtemps.

themadcat
8
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le 9 juil. 2019

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themadcat

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