On pourrait reprocher à Lost Highway l'irréalité dans laquelle il s'enferme, par une intrigue construite comme un ruban de Möbius sur laquelle le temps et l'espace tels qu'ils sont d'ordinaire perçus n'ont absolument aucune prise. Ce serait un peu vite oublier que ce dédale mental cherche à raconter, plus qu'une simple histoire de crime passionnel, l'infinie irrésolution des sentiments qui engendrent de tels actes, la détresse impuissante de l'homme dans sa quête de possession de la femme. De Lost Highway, sentier interminable de la perdition, ne demeure plus qu'un tronçon d'autoroute à jamais répété et qui ne mène nulle part.


Le pire, c'est que l'enfermement ne vient même pas d'un récit à jamais voué à se répéter par des processus ataviques, il vient de la cause bien plus profonde de ce que ce récit n'a ni début ni fin, et n'en aura jamais, poursuite de ce qui n'existe pas à travers des routes qu'on ne peut même pas parcourir. Et cette sensation d'une irréalité vide seulement peuplée de la cauchemardesque certitude de devoir ressentir (les personnages, impuissants, n'en sont pas moins passionnés, et le spectateur, que Lynch fait entrer dans le récit par le biais voyeur des enregistrements vidéo, met naturellement une ardeur inappropriée à démêler les nœuds du canevas) ; cette sensation, donc, le réalisateur la transmet petit à petit à tout un imaginaire de cinéma (le sien comme le cinéma américain en général) qu'il dévide avec cruauté, le soumettant de façon implacable à la même irréalité, le privant de sens et le laissant aux seules mains des désirs charnels exacerbés qui tissent chacun de ses embranchements.


S'il est une boucle ou une spirale, ce grand classique d'un maître du cinéma américain s'anime petit à petit sous la forme d'un serpent, d'un être plus vivant que tous ses personnages et que tous ses mécanismes, qui se repaît toujours plus des sensations avec lesquelles on tente en vain de l'éclairer et prend le pas sur tout, dans un spectacle macabre et insensément puissant.

Kloden
8
Écrit par

Créée

le 23 déc. 2015

Critique lue 632 fois

Kloden

Écrit par

Critique lue 632 fois

8

D'autres avis sur Lost Highway

Lost Highway

Lost Highway

10

Sergent_Pepper

3187 critiques

« You invited me. It’s not my custom to go where I’m not invited ».

Avant de tenter d’attraper au vol le manège spiralaire de Lost Highway et de trouver un siège libre sur l’une de ses Cadillac rutilantes, restons sur les bancs qui l’entourent, réservés aux parents...

le 27 déc. 2013

Lost Highway

Lost Highway

10

Velvetman

514 critiques

La route enchantée

Sous le nom de Lost Highway, se cache une violente virée dans l'inconscient d'un homme brisé par sa souffrance ; elle-même, induite de sa propre culpabilité. Qu'il y a-t-il de plus humain que de...

le 30 janv. 2015

Lost Highway

Lost Highway

8

Gothic

324 critiques

Highway to Elle

J'étais parti pour mettre 7. N'ayant pu écrire et noter juste après avoir vu le film (maintes fois conseillé ici et ailleurs, merci au passage), le constat à froid est sans appel: je dois me résoudre...

le 15 févr. 2015

Du même critique

La Domination masculine

La Domination masculine

6

Kloden

67 critiques

Quelques remarques purement réactionnaires

Tout d'abord, c'est très pauvre d'un point de vue scientifique (comparez donc La domination masculine avec un livre de Lévi-Strauss, par exemple), car construit à partir du seul exemple de la société...

le 1 oct. 2018

Lost Highway

Lost Highway

8

Kloden

67 critiques

Le sentier de la perdition

On pourrait reprocher à Lost Highway l'irréalité dans laquelle il s'enferme, par une intrigue construite comme un ruban de Möbius sur laquelle le temps et l'espace tels qu'ils sont d'ordinaire perçus...

le 23 déc. 2015

Climat, la part d'incertitude

Climat, la part d'incertitude

7

Kloden

67 critiques

Quelques réflexions sur la néo eschatologie climatique

Avant d'en revenir à ma détestable habitude de pérorer sur ce site parfois dans un rapport indirect sinon presque inexistant avec le contenu des œuvres dont je me sers de rampe de lancement, quelques...

le 7 avr. 2023