Je ne sais pas pourquoi je pense à elle ce matin. Spécialement ce matin.

Souvenirs disparates. Le temps...

Au départ ce ne fut pas facile. Mal à l'aise avec cette dame qui me donnait une affection maladroite et des sobriquets que je jugeais un peu ridicules. Je n'étais pas habitué à ce type de rapport; ma mère sans être froide ne me donnait aucune marque physique de tendresse, et ses diminutifs me semblaient plus "acceptables" parce que moins infantilisants.

J'ai été conditionné à être autre chose qu'un enfant assez rapidement de toute façon. Et puis, libre comme l'air, en un sens, passant mes journées dehors, dans la nature. Ma nature contemplative et rêveuse m'aura évité de devenir un "enfant sauvage", ce qui aurait pu m'arriver compte tenu de l'attention minimale qu'on m'octroyait.

Alors quand nous rendions visite à ma grand-mère et à mon grand-père, deux ou trois fois l'an en moyenne - trajet de trois heures et quelques en 2 chevaux (vibration de la vitre de la portière sur ma joue quand mon père poussait le bolide à son max sur l'autoroute) -, j'avais un peu de mal avec cette dame un peu trop classique à mon goût (ses robes à fleurs de mamie, déjà; ses bijoux; son parfum fleuri; cette façon de me parler comme à un enfant - ce que j'étais néanmoins).

Et ce fut pire quand mon grand-père disparut accidentellement (je ne le connus que jusqu'à mes 7 ans, et je ne garde que fort peu de souvenirs de lui, malheureusement).

Ma grand-mère, femme très classique vivait dans l'ombre de son mari, et sa disparition la fit venir soudain sur le devant de la scène avec toutes ces particularités que j'ai énoncées et que je ne goûtais guère.

Il faut dire, en même temps, que mon père ne parlait d'elle que pour s'en plaindre; trop négative ou dramatique, envahissante, un peu cyclique et obsessionnelle dans ses propos, et très maladroite dans sa relation aux autres. Elle l'exaspérait la plupart du temps. Et ma mère n'aplanissait pas les choses, loin de là, ayant elle-même du mal à la supporter (ma mère était une femme tout sauf "classique", et le côté maternelle envahissant de ma grand-mère n'arrangeait rien à cette incompatibilité; mon autre grand-mère, sa mère donc, était une femme dépressive parce que privée très tôt de la vie qu'elle aurait rêvé d'avoir; une vie de femme indépendante aux antipodes de ce que ma grand-mère paternelle représentait).

Lors de mon adolescence, je fis quelques brefs séjours chez elle, ce qui me permettait surtout de zoner dans Paris, c'était pour moi à ce moment-là tout l'intérêt, mais notre relation s'enrichit du coup quelque peu grâce à cette proximité et cette quotidienneté ponctuelle en tête-à-tête. Bien-sûr, j'étais toujours conditionné par les propos que tenaient mes parents la concernant, mais le lien se créa subtilement.

Et au fil des années, lorsque je rejoins ma mère séparée de mon père à Paris, je me mis à aller la voir assez régulièrement. Dans son quartier à Aubervilliers. Au début, je l'avoue, ses visites avaient aussi une part intéressée; ma grand-mère me donnait un peu d'argent à chaque fois que je venais la voir, et c'était bien la seule à le faire, car mes parents ne me donnaient rien, pas plus que mes autres grands-parents.

Mais je prenais conscience que je ne venais pas que pour ça. Il y avait désormais un véritable attachement à l'arrière-plan.

SI bien, que la relation évoluant, jeune homme, j'éprouvais un réel plaisir à lui rendre visite. Je découvrais son sens de l'humour, son affection profonde pour moi, ses petites attentions, le plaisir qu'elle semblait manifestement éprouvé à me voir. Et finalement, cet argent qu'elle me donnait systématiquement sous forme de chèque avant que je parte finis par me gêner carrément; me donnant l'impression qu'elle me rémunérait pour ma visite. Je tentais bien souvent de refuser, mais elle le prenait fort mal.

Les années passèrent, et elle vieillit. Ce fut à mon tour de m'occuper d'elle et de donner de petites marques d'attention.

Ainsi, chaque fois, je lui faisais des courses, et préparait systématiquement le repas que nous prenions ensemble. Je connaissais ses préférences et je m'arrangeais toujours pour la contenter au maximum. Je prenais plaisir à le faire. Et elle semblait heureuse que je le fasse. Nous jouions au scrabble l'après-midi, et elle qui n'avait que le certificat d'études se moquait parfois gentiment de mes lacunes, moi qui était pourtant étudiant.

Mon père ne comprenait pas trop notre relation, pourtant naturelle au final entre un petit-fils et sa grand-mère, car lui n'avait jamais réussi à évoluer dans sa relation avec elle, et ce changement le questionnait. Mes intentions étaient-elles honorables? Et ma relation sincère? Allais-je la voir pour obtenir de l'argent? J'étais en assez mauvais termes avec lui, et il n'était pas à son meilleur à cette époque, c'est le moins qu'on puisse dire, et j'avais le sentiment qu'il me prêtait finalement ses propres intentions, et je lui en voulais terriblement pour ça, parce que cette relation que j'avais réussi à construire au final avec ma grand-mère, il était loin d'en être l'artisan, la dépréciant sans cesse à mes yeux des années durant.

Le temps passa, et peu à peu l'état de ma grand-mère se dégrada.

Elle finit par oublier régulièrement que je venais lui rendre visite; je restais parfois une demi-heure devant sa porte avant qu'elle vienne m'ouvrir, car elle entendait mal et se rendormait régulièrement au lever pour dormir jusqu'à midi ou une heure de l'après-midi.

A la fin, lorsque je venais (j'avais fini par me faire un double des clés), je la trouvais endormie dans son lit, et elle restait toute la journée en robe de chambre. La maison devenait un peu un taudis, et j'étais obligé de débarrasser la table du salon de tous l'enchevêtrement d'objets disparates qui la recouvraient entièrement afin de pouvoir dresser la table pour le repas. Et il devenait impossible d'avoir une quelconque discussion avec elle. Ses appareils auditifs marchaient à moitié, et de toute façon elle s'endormait à table toutes les dix minutes. C'était très démoralisant et éprouvant pour moi parce que j'assistais à son naufrage irrémédiable. Elle devenait aussi paranoïaque, accusant son aide ménagère occasionnelle de toutes sortes de méfaits imaginaires (vol de courrier, d'argent, etc).

Et puis, elle se mit à tomber chez elle, et je dus aller la voir régulièrement à l'hôpital, ce qui relevait littéralement de l'expédition. J'étais déjà loin de chez elle, mais là, il me fallait traverser une bonne partie de la Seine-Saint-Denis en transports divers et variés pour arriver jusqu'à elle. Je mettais plus d'une heure et demi à chaque fois et j'en sortais accablé.

Mon père lui ne venait pas, trop pris par un travail qui l'épuisait et ne lui laissait que peu de temps. Alors tout se mit à reposer sur moi. Chaque fois que j'allais la voir elle déclinait un peu plus, et à la fin, elle ne me parlait plus que de son chéquier, qu'il fallait que je me fasse un chèque en dédommagement avec, etc, etc.

Je n'en pouvais plus. Alors finalement, j'ai appelé mon père et lui ai expliqué que c'était sa mère et que c'était à lui de s'en occuper, non à moi, et qu'il n'avait jamais joué son rôle de père avec moi, et que je n'allais pas en prime le remplacer dans le rôle du fils auprès de ma grand-mère. Maudite génération.

Je ne vis plus ma grand-mère. Les événements précédents et sa déchéance firent que je ne le supportais plus.

Et quand je la revis une dernière fois, ce fut avec ma fille très petite lors de son enterrement au cimetière de Pantin.

Elle reposait telle une statue de marbre, et ma fille qui avait tenu à venir la voir avec moi l'observa un bon moment. C'était la première fois qu'elle voyait une personne morte, et la première fois et la dernière qu'elle voyait son arrière-grand mère.



Initials-BD
7
Écrit par

Créée

il y a 7 jours

Modifiée

il y a 7 jours

Critique lue 21 fois

Critique lue 21 fois

5
2

D'autres avis sur Ma grand-mère

Ma grand-mère

Ma grand-mère

8

anthonyplu

751 critiques

Ah mes aieux ! Quel film !

Énorme révélation pour ce film assez unique, un ovni qui s'impose comme un croisement délirant entre Bunuel, Kafka, le cartoon, l'avant-garde ou encore le burlesque. Ça déborde d'idées géniales à...

le 29 déc. 2017

Ma grand-mère

Ma grand-mère

7

JM2LA

713 critiques

Le jeu excentrique au sommet de sa rage

Un pamphlet burlesque et hystérique, utilisant toutes les trouvailles techniques qui lui tombent sous la main, pour passer la bureaucratie au vitriol. Dans le style excentrique des années 20...

le 16 oct. 2017

Ma grand-mère

Ma grand-mère

2

Serge-mx

1179 critiques

Comédie superficielle

Ce film est vendu donne un chef-d'œuvre contre la bureaucratie, mais la comédie reste superficielle. Il ne s'agit pas de la bureaucratie au sens politique, mais administratif du terme. On peut dire...

le 5 févr. 2023

Du même critique

Sur la route

Sur la route

Prendre la tangente

Défilé de personnages sans valeur, portés aux nues. Ton fantasme, pas le mien.Je les ai bien connus, leurs semblables. Crois-moi ils ne m’ont pas fait fantasmer, rêver.Dans ma jeunesse à moi.Accros à...

le 26 oct. 2023

Ghost

Ghost

L'éternité en chemise framboise, ça craint

(Attention, le lecteur de cette critique doit savoir qu’ici ça « spoile » à fond).C’est donc l’histoire d’un « BG » à mâchoire carrée façon yuppie des années 80 avec brushing et tout et tout qui...

le 30 janv. 2025

Seul sur Mars

Seul sur Mars

Critique de Seul sur Mars par SinisteR eXaggeRator

Un film sympathique et agréable mais qui ne s'embarrasse pas de vraisemblance (la vraisemblance au cinéma étant de nos jours quelque chose de vivement déconseillé; le public n'y est plus...

le 30 janv. 2025