Aborder le Madame du Barry de Lubitsch, c'est d'abord accepter de s'affranchir du catéchisme historique. Le réalisateur fait ici preuve d'une certaine liberté, enchaînant instantanément, par exemple, la mort de Louis XV et les grondements de la Révolution. Point de souci maniaque de l'exactitude des dates ; Lubitsch sonde moins l’Histoire qu’il n’en interroge le sens : et si la grande Histoire n’était que l’aboutissement tragique de nos passions privées ? Lubitsch démystifie l'histoire par la satire et réduit en ce sens la Révolution française à des intrigues d'alcôve.
Chaque acte de notre personnage porte en germe les conditions de sa perte. Jeanne ne cherche qu'une chose : être reconnue, avoir du pouvoir. Refusant l'assignation sociale de sa naissance, elle s'immisce au cœur du pouvoir par son charme. Mais cette reconnaissance est une chimère, suspendue au regard d'autrui, celui de la cour, celui de la foule.
Tout le film dessine donc le portrait d'une femme en rupture de ban. Si l'on songe à La Princesse de Clèves, qui choisit de se retirer du monde pour préserver son intégrité, Madame du Barry fait le choix inverse : elle y entre pour s'y forger une identité. Séduire, aimer, écarter un rival, capter la faveur du monarque : chaque geste intime produit des ondes de choc politiques. À la manière des Liaisons dangereuses, Lubitsch met en scène des stratèges de l'intime qui se croient maîtres du jeu, mais finissent broyés par des mécanismes qu'ils ne contrôlent plus.
Dans le fond, le film nous rappelle que le pouvoir ne fut jamais exempt de fureur amoureuse et que toute splendeur, qu'elle s'incarne dans les soieries, le faste de la cour ou l'éclat d'un désir, porte en elle sa propre décadence. Du luxe insolent de son entrée à la cour jusqu'à l'ombre froide de l'échafaud, nous comprenons que la beauté, lorsqu'elle défie l'ordre du monde, finit toujours par y brûler ses ailes.