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le 24 juil. 2020
SuivreMère / Mer
Pour qui s'est pris la grosse claque des scènes ultra tendues et stressantes de la seconde partie de "El Reino", le film précédent de Rodrigo Sorogoyen, l'introduction de "Madre" fonctionne comme...
Rodrigo Sorogoyen prend un risque peu commun, avec Madre. Plutôt que de transformer son court-métrage oscarisé en thriller d'enquête, il choisit d'en faire le point de départ d'une réflexion sur le deuil, le traumatisme, les mécanismes psychologiques qui empêchent de continuer à vivre. Ce changement de direction peut déconcerter, mais il constitue aussi la principale force du film.
L'ouverture est exceptionnelle. Reprenant presque intégralement le court-métrage de 2017, Sorogoyen construit en un unique plan-séquence une montée de tension presque insoutenable... Sans montrer le moindre acte de violence, il fait naître une angoisse viscérale grâce au jeu de Marta Nieto, au montage sonore et à une mise en scène qui enferme progressivement Elena dans son impuissance. Cette séquence fonctionne comme un traumatisme partagé : le spectateur reste prisonnier du même souvenir que l'héroïne pendant tout le reste du récit...
Le saut temporel de dix ans est particulièrement audacieux. Là où beaucoup auraient cherché à résoudre le mystère de la disparition, Madre s'intéresse à ses conséquences. Elena survit. Son existence est figée au bord de cette même plage où son fils s'est volatilisé. Son travail, sa relation avec Joseba ou son quotidien ne constituent qu'une façade derrière laquelle demeure une blessure impossible à refermer...
Le scénario d'Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen refuse constamment les réponses faciles. Jean n'est jamais présenté comme une solution au traumatisme mais comme un déclencheur. Sa ressemblance avec Iván ravive chez Elena un mélange de sentiments contradictoires : instinct maternel, besoin de réparation, projection affective, confusion émotionnelle. Le film ne cherche jamais à simplifier cette ambiguïté, préférant maintenir le spectateur dans une zone d'inconfort permanente.
C'est précisément cette ambiguïté qui me divise le plus. La relation entre Elena et Jean est volontairement dérangeante. Sorogoyen filme souvent leurs échanges comme une histoire d'amour naissante, tout en laissant constamment planer le doute sur leur véritable nature... Certains y verront une étude extrêmement fine d'un esprit détruit par la perte ; d'autres auront le sentiment que le film franchit inutilement certaines limites ou entretient un malaise qui dessert son propos... Les deux lectures trouvent des arguments dans la mise en scène.
Marta Nieto porte pratiquement le film sur ses épaules. Son interprétation m'impressionne par sa retenue ! Elena exprime rarement sa souffrance par des explosions émotionnelles ; tout passe par le regard, la posture, les silences, les hésitations. Cette économie de jeu rend la douleur encore plus palpable... Jules Porier lui répond avec justesse en incarnant un adolescent oscillant entre curiosité, attirance, naïveté, et incompréhension...
La réalisation confirme le talent de Sorogoyen. Sa caméra demeure constamment au plus près des personnages, privilégiant les longs plans, les mouvements fluides, les focales larges qui créent une proximité presque physique avec Elena. Les paysages landais ne servent jamais de simple décor. La plage, l'océan, les vagues, le vent deviennent les manifestations permanentes du traumatisme... Le travail du son participe également à cette immersion, les bruissements de la mer semblant constamment rappeler l'événement fondateur...
Le rythme constitue néanmoins une faiblesse réelle... Après une ouverture d'une intensité exceptionnelle, le film adopte une progression contemplative qui peut paraître étirée... Certaines scènes du quotidien, plusieurs séquences avec les adolescents ou certains développements autour de la famille de Jean donnent parfois l'impression de ralentir excessivement la narration... J'estime également que certaines scènes (notamment celles impliquant Benoît ou certains passages de la dernière partie) semblaient plus artificielles que le reste du film...
La conclusion demeure fidèle à la logique de l'œuvre. Elle ne résout pas le mystère de la disparition d'Iván, car ce n'est jamais le véritable sujet. Le film s'intéresse davantage au moment où Elena accepte enfin que sa vie puisse recommencer, non parce que son fils est retrouvé, mais parce qu'elle parvient enfin à sortir de l'état de suspension dans lequel elle vivait depuis dix ans. Cette résolution discrète, sans véritable catharsis spectaculaire, correspond parfaitement au ton général du récit.
Madre est un film exigeant qui détourne volontairement les attentes suscitées par son extraordinaire ouverture. Ceux qui espéraient un thriller haletant risquent d'être déçus par ce glissement vers un drame psychologique lent et ambigu. En revanche, ceux qui acceptent cette proposition découvrent une œuvre profondément humaine sur l'impossibilité du deuil, portée par une interprétation remarquable et une mise en scène d'une grande maîtrise !
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Créée
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