Mange est un téléfilm Canal+ diffusé en 2012. C'est une coréalisation et coscénarisation de Julia Ducournau avec un certain Virgile Bramly. Cette œuvre a été créée dans le cadre d'une collection intitulée La Nouvelle Trilogie, destinée à promouvoir des œuvres originales et audacieuses sur la chaîne cryptée. Ce type de production offrait aux jeunes cinéastes une plateforme pour expérimenter et imposer leur singularité. À ce moment-là, la cinéaste venait de se faire remarquer pour son court-métrage Junior, qui a été primé à la Semaine de la Critique de Cannes. En gros, c'est la première expérience de Ducournau avec un long format. Maintenant que j'ai fait mon Wikipédia ou mon ChatGPT, je vais donner mon avis sur l'ensemble.
Pour commencer, les thématiques portent la marque de la future réalisatrice de Grave, à savoir les transformations corporelles et psychologiques, doublées d'un beau lot de traumatismes. Ici, il s'agit de troubles alimentaires qui ont valu à notre protagoniste une bonne dose de harcèlement scolaire durant l'adolescence. Le fil conducteur scénaristique ici est l'exécution, à l'âge adulte, d'une vengeance de l'ancienne persécutée sur une de ses anciennes persécutrices, qui se trouve atteinte du même problème...
Alors, contrairement à ce que l'on pourrait penser dans un premier abord, surtout quand on est familier du travail antérieur (en l'occurrence Junior !) et postérieur de la dame, c'est très sage graphiquement. Rien qui ne puisse choquer la ménagère de moins de 60 ans. Pourtant, l'anorexie ou la boulimie ont un gros potentiel pour balancer du body horror bien chargé. Mais non — peut-être parce que Canal+ souhaitait un programme un minimum « grand public » —, il n'y a aucun risque que l'on ferme les yeux de dégoût à quelque moment que ce soit.
De plus, le ton est plutôt tourné vers la légèreté, pour ne pas dire la comédie (à l'exception des séquences de harcèlement et quelques confrontations sur la fin !). Et ceci par le biais de nombreux personnages et situations grotesques. Ce qui a pour conséquence que, paradoxalement, le téléfilm est plaisant à regarder, tout en limitant l'impact émotionnel que cela aurait pu avoir. Sans parler qu'à part quelques mentions et deux-trois scènes, le sujet des troubles alimentaires est peu montré ou abordé. Cela aurait pu tout à fait être remplacé par autre chose sans que cela nécessite de grands changements dans l'écriture. Ce sont principalement sur l'histoire de la vengeance — liée aux reproches formulés précédemment, relativement assez sage et qui manque considérablement de nourriture — et les relations entre les deux personnages féminins en découlant que le tout se concentre.
Un autre problème, c'est que les personnages secondaires sont mal développés. Par exemple, la fille de l'ancienne persécutrice — qui entretient des rapports pour le moins très dysfonctionnels avec sa mère — semble devoir jouer un rôle important dans l'intrigue, mais finalement non, car elle est laissée très vite de côté après cela. Pareil pour la belle-fille de l'ancienne persécutée — s'entendant à merveille avec sa belle-mère ; ce qui est rare dans une œuvre de fiction —, elle semble devoir jouer un rôle important, puis, paf, mise de côté. Pour ce dernier personnage, ce qui rend le truc encore plus regrettable, c'est qu'il est incarné par la talentueuse et charismatique Garance Marillier — que Ducournau avait ramenée dans ses bagages après Junior —, qui, dès qu'elle se pointe, vole complètement la vedette à ses partenaires (ce qui est loin d'être une exception chez elle, il suffit de constater qu'elle est le seul intérêt positif de l'énorme purge qu'est Madame Claude ou qu'elle n'a pas à apparaître longtemps dans Titane pour se faire remarquer !).
Reste, outre le visionnage loin d'être déplaisant, que le téléfilm bénéficie de l'excellente interprétation de Jennifer Decker, dans le rôle principal, réussissant aussi bien à faire ressortir le côté manipulateur du personnage que son côté vulnérable.
En conclusion, Mange est trop sage dans son imagerie, ne creuse pas réellement la thématique des troubles alimentaires et est frustrant dans le traitement de ses personnages secondaires, mais est porté par une tonalité (trop !) agréable et une actrice principale remarquable. On peut y percevoir déjà les obsessions de la cinéaste, notamment la confrontation entre le corps et le trauma, même si elles sont encore restreintes dans un cadre qui bride leur pleine expression. En ce sens, pour ce qui est d'un long format, Mange apparaît comme un avant-goût timide, une étape de transition dans laquelle affleurent les promesses qui éclateront au grand jour avec Grave, film avec lequel Ducournau se libérera enfin de toute contrainte pour affirmer un cinéma radical, viscéral et marquant.