"Marianne de ma jeunesse" est un curieux film que Duvivier tourna en 1955 et que j'ai découvert en DVD il y a peut-être une vingtaine d'années. Une chose est certaine, c'est que j'aurais adoré voir ce film à l'adolescence. Aujourd'hui, j'apprécie encore bien mais il me faut faire un petit effort mental pour me remettre en situation. Mais comme le film est plutôt bien fichu, je dois avouer benoitement que ça marche bien …
Le scénario est adapté d'un roman allemand "Douloureuse Arcadie" (1932) de Peter von Mendelssohn (que je ne connais pas), et le tournage eut lieu dans les deux langues avec des acteurs différents pour les deux publics français et allemand.
Le film est bien plus onirique que fantastique : il faut imaginer un pensionnat d'adolescents dans un magnifique château au bord d'un lac en Bavière. La vie y est calme avec deux heures d'étude par jour (c'est cool …) et le reste du temps à courir dans le parc, écouter des lectures de Nietzsche (!) pendant les repas. Les ados se sont construits un monde imaginaire et se sont répartis en deux bandes dont celles des "brigands" qui jouent à se faire peur avec des allures martiales … sous la surveillance discrète et amusée d'un homme à tout faire, Dieu le Père. Arrive un jour, un adolescent, Vincent, venu du bout du monde, Rosario, au milieu de la Pampa en Argentine avec plein de mystères, subjuguant les enfants par ses histoires de chevaux fameux, ses chansons romantiques en espagnol avec sa guitare et l'empathie formidable face aux animaux qu'il protège et qui s'apaisent à son contact. Et le pensionnat ne vit plus que suspendu aux lèvres de cet "Argentin" qui n'a pas peur des fantômes et que les "brigands" vont enrôler pour visiter cette maison hantée de l'autre côté du lac … Puis vient cet amour, exalté, fictif ou réel pour cette belle Marianne, fictive ou réelle, qui vivrait prisonnière dans cette maison hantée.
La mise en scène bien soignée de Duvivier rend bien compte de cette atmosphère onirique avec cette tempête de tous les diables, au cours de laquelle l'Argentin vit sa passion avec Marianne qui donnera suite à des scènes d'abattement où le spectateur peut douter de la réalité du rêve.
Et la scène de la rencontre, du coup de foudre, est une petite merveille avec ce "Ainsi, c'est vous !" où Marianne laisse entendre qu'elle attend Vincent depuis des lustres et qu'elle compte sur lui pour la libérer. Le prince charmant qui réveille la Belle, quoi !
D'ailleurs, est-ce bien Marianne, une jeune femme dont il s'éprend ou bien sa mère qu'il adore mais qui n'a pas hésité à le laisser dans ce pensionnat pour d'obscures raisons ? Et Marianne, alors, n'est-elle pas simplement le substitut de son amour pour sa mère ?
C'est Pierre Vaneck dans son premier grand rôle au cinéma qui joue le personnage de Vincent, l'Argentin, à 24 ans. Un peu limite pour l'âge du rôle, il reste crédible quand même et n'est pas sans rappeler Jean Marais dans "La Belle et la Bête".
C'est l'actrice allemande Marianne Gold qui joue le personnage de Marianne.
Et puis, disons le, aussi, le montage du film avec cette voix off de Manfred, ami nostalgique de Vincent, qui témoigne du passage éclair de l'Argentin au pensionnat ainsi que l'ambiance onirique du film nous renvoie directement en écho aux personnages du "Grand Meaulnes"