Comme ce film a vieilli ! En tous cas dans son propos, ses dialogues, le jeu ici théâtral de comédiens que nous aimons tant pourtant... Certes il y a le suspense d'une intrigue pas trop mal ficelée (mais qui donc est le méchant ?), mais au quatrième ou cinquième visionnage, cet argument n'a plus grand poids..


L'intérêt majeur du film finalement, est ce qu'il nous enseigne sur la France de l'époque et, quinze ans après la Guerre et l'Occupation, son obstination à chercher un reflet idéal dans un miroir qu'elle a dans ce but elle-même déformé.
Autour de Marie-Octobre (Danielle Darrieux) se sont réunis ses anciens compagnons résistants. Incarnés par Blier, Reggiani, Ventura, Frankeur, Meurisse, Roquevert, Guers, Dalban, Ivernel, ils sont médecin, artisan, inspecteur des impôts, imprimeur, avocat, mandataire aux Halles, prêtre, bref un groupe suffisamment bien échantillonné pour montrer combien dans ces années sombres la France moyenne dans son ensemble était mine de rien héroïquement résistante...


Il y avait eu dés le lendemain de la guerre une réelle volonté de gommer le plus possible les visions qui fâchent: les compromissions, les dénonciations, le marché noir. La France se voulait en noir et blanc: une majorité de héros, une minorité de salopards. Le syndrome " Le Père Tranquille", ce film (bon au demeurant) qui montre un brave assureur (Noël-Noël) appelé M.Martin (!) se partager entre ses fleurs, le commandement d'un réseau de résistance et la prise de ses gouttes. Dans les années cinquante, deux ou trois films écorneront le mythe: "La traversée de Paris", bien sûr, ou le méconnu "Les honneurs de la guerre" de Jean Dewever. Mais il faudra attendre le début des années 70 pour que le documentaire "Le Chagrin et la Pitié" et l'admirable "Lacombe Lucien" de Louis Malle commencent à mettre le pays devant sa vérité, complexe et nuancée.


Avec Marie-Octobre, on est encore loin de cette remise en cause. Dans le groupe autour d'elle se cache un traître, par la faute de qui leur réseau "Vaillance" (sic) a été décimé, et leur ancien chef "Castille" (re-sic) a été tué. Le film s'ouvre par une cérémonie quasi-religieuse d'hommage au chevaleresque "Castille", et se ferme par la punition du traître, dans un moment où il manque juste un bonnet phrygien à Danielle Darrieux. Car oui, le pauvre lâche qui, à proportion de un sur dix, se cachait au sein de la France héroïque et la salissait méritait sanction, même sommaire, même quinze ans plus tard. Mais même là, dans un cinéma voulu pour miroir idéal, on peut trouver mensonge. Car dans le temps où les scénarios exécutaient les traîtres, le collabo Maurice Papon se préparait à devenir préfet de la Cinquième République.


"Marie-Octobre", film témoin d'époque, reste donc intéressant à ce titre, malgré son vieillissement et ses outrances, ou peut-être à cause d'elles. Et puis on ne peut sûrement pas mépriser la réalisation du grand Duvivier, certes moins subtile et fluide qu'à l'ordinaire, mais toujours solide, maitrisée, assurée... Et on doit admirer dans ce huis-clos l'incroyable décor de Wakhévitch qui par des prodiges techniques est totalement mis au service de la caméra.

coupigny
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le 13 oct. 2016

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