Une œuvre importante est le résultat du concours talentueux d'un auteur ou de plusieurs et d'un interprète ou de plusieurs. Mais, par delà le talent, il faut que le miracle vienne. C'est vrai pour une chanson, une pièce, c'est vrai pour un film.
Je ne voulais pas ajouter un long avis dithyrambique à toutes les critiques élogieuses de ce film. J'ai notamment relevé avec plaisir que nombre de celles-ci, avec justesse, mettaient en contrepoint les dialogues et les non-dits, la brillance volubile des premiers mettant en valeur le pouvoir émotif des seconds.
Je me contente donc de reproduire un petit extrait des mémoires d'Henri Jeanson (Soixante-dix ans d'adolescence) :
« Tous les personnages de Pagnol nous sont familiers. Si familiers que nous les appelons par leur petit nom : Marius, Honorine, César, Fanny, tous, à l'exception de cet imbécile de M. Brun... Des espèces de voisins un peu bruyants. On les voit et surtout on les entend vivre car, et c'est là leur force, ils existent si bien que lorsqu'on les rencontre pour la première fois, on a l'impression de les retrouver. Leurs voix, leurs tics, leur vocabulaire, leurs sentiments n'ont aucun secret pour nous. Nous verrions César débarquer chez nous, s'installer à notre table et boire notre pastis que nous n'en serions pas étonnés. Nous l'accueillerions le plus naturellement du monde.
Marcel Pagnol m'a réconcilié avec la famille. Il a réussi ce tour de force de faire de la bonne littérature avec les bons sentiments que l'on nous enseigna à la communale. Tous ses personnages sont de braves types. Ils appartiennent à un Marseille sans Gangsters et sans politiciens. L'œuvre de Pagnol sent la bonne cuisine, on y respire bien, on s'y promène sans cérémonie, cigarette au bec et l'on a posé sa veste. Il n'y pleut jamais. C'est de la littérature comme chez soi. On y parle un langage qui, pour être de tous les jours, n'en est pas moins savoureux, subtil et classique. Les olives, les abeilles, les chèvres et les vignes ne sont pas loin.»