Après First Reformed et The Card Counter, Master Gardener vient magnifiquement parachever une trilogie placée sous le signe du châtiment et de la rédemption. Le sublime générique, florilège d’éclosions filmées en accéléré au son des harmonies musicales de Devonte Hynes (aka Blood Orange), annonce avec une pointe de gourmandise son programme botanique : au prêtre et au joueur de poker succède l’horticulteur Narvel, campé par Joel Edgerton, qui donne à son personnage sa mâchoire serrée et une raideur physique des plus parfaites – du haut de sa conscience professionnelle, l’homme est droit dans ses bottes (cirées).

Le génie de Paul Scharder tient dans la concision diabolique de ses installations, taillées au cordeau. Ainsi découvre-t-on rapidement, à mesure que les différents jardins se dévoilent sous nos yeux émerveillés, la structure sociale à la faveur de laquelle les grâces de la nature peuvent prospérer. Si Narvel commande avec soin sa petite armée d’auxiliaires, il rend compte de ses travaux – avec une déférence d’un autre siècle – à la maîtresse des lieux, Madame Haverhill (Sigourney Weaver) qui, par souci de bienséance, laisse son chien dormir sur le porche et son jardinier dans une dépendance, à distance respectable de son immense demeure. Ou la dialectique du maître jardinier et de l’esclave appliquée en Louisiane.


Avaler le venin

Les adeptes du cinéaste américain, conscients que la bienséance ne peut l’intéresser que pour ce qu’elle dissimule, le devineront : il y a quelque chose de pourri au royaume Harverhill. Ce n’est qu’avec l’arrivée de la petite-nièce de Madame Haverhill comme apprentie de Narvel que le film déclenche son mouvement véritable. Il s’agit d’écarter de la main la végétation luxuriante et de creuser le glacis des superficialités pour mieux exposer les racines profondes de nos névroses individuelles comme collectives, et tant pis si ça fait mal. Pour Narvel, dont la méticulosité n’a d’égale que la précision du montage, le calme et la volupté apportés par ce purgatoire floral cachent les stigmates d’une première vie passée dans la haine et achevée dans la honte. La compagnie de Maya, sa nouvelle apprentie, lui donne l’occasion de s’affranchir de ses multiples servitudes – à ses parterres, à sa patronne, à son passé – en avalant une bonne fois pour toutes le venin originel. On reconnaît bien là les semences préférées du cultivateur Schrader, dont le cinéma corrosif, toujours aussi sensible aux fleurs des maux américains, atteint ici des sommets de virtuosité toxique et érotique, maintenant son protagoniste entre deux mauvaises passions comme entre deux horizons permanents – l’épanouissement et la fanaison, l’amour et la violence, la culpabilité et le pardon – pour mieux le pousser sur les chemins de la destruction, tout au bord de la faille morale qui décidera ou de son anéantissement ou de son élévation. En se laissant un peu aller, on pourrait crier au chef-d’œuvre.

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le 10 avr. 2026

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