Un an après le brillant mais sombre The Card Counter, c'est avec Master Gardener que Paul Schrader boucle sa trilogie sur des hommes en quête de rédemption. Les similitudes entre ses films, propres à chaque cinéaste, sont ici suffisamment fortes pour être relevées avec son aîné de 2021. Au jeu des ressemblances, on peut noter le quotidien quasi ascétique de son protagoniste empreint de démons, ses démêlés judiciaires, le jeune homme (ici la jeune femme) l'accompagnant le long de l'intrigue, la profession de reconversion de notre personnage principal pour masquer un passé trouble, enfin ce talent qu'a Schrader de mettre en image ladite profession ; ici épaulé par Alexander Dynan, son directeur de la photographie.
Chose assez rare pour être soulignée, on sera d'abord marqué par le générique ouvrant le métrage : un split-screen avec, sur sa partie gauche, le défilé des noms de l'équipe derrière le film, et sur sa partie droite, un time-lapse de fleurs en train d'éclore. Images magnifiques par leurs formes prenant vie et leurs couleurs éclatantes, contrastant avec un arrière-plan sobrement noir.
Toujours sur cette foulée esthétique, on notera le soin porté au décor faisant monopole dans la première moitié du film. Un jardin travaillé par son Master Gardener Narvel Roth (Joel Edgerton) sur le domaine de sa Matrone Norma (Sigourney Weaver). La paix émanant de ce biotope aménagé plante un cadre verdoyant, mais très vite oppressant à mesure qu'avance l'intrigue. Là où Schrader captait la beauté des jeux de cartes et la maîtrise d'Oscar Isaac dans son précédent volet, il parvient ici à exalter le professionnalisme de Narvel dans l'accomplissement de sa besogne : allées vertes, coulisses du jardin avec son équipe d'horticulteurs, monologue sur la nature (bien qu'un peu lourd sur la fin) et brèves mais sympathiques descriptions des outils et de l'histoire du paysagisme. Sujet rare et qui fait partie de la force du film. De ce domaine presque naturel sont érigées des bâtisses au style néoclassique appartenant à Norma, qui n'est pas sans rappeler une influence Sudiste faisant sens avec son personnage comme nous le découvririons.
Cette atmosphère du Sud des USA est en apparence heureuse et ordonnée, mais va être contrebalancée par l'arrivée de la petite nièce de Norma : Maya (Quintessa Swindell). Peu à peu se dessine un passé obscur autour de Narvel, qui aura son impact sur la direction de l'histoire dans laquelle Maya fera office d'apprentie dans un premier temps.
En parallèle de son job, Narvel entretient une relation intime avec sa patronne Norma. Trois choses frappent : la première et la moindre est la différence d'âge entre les deux, instaurant un climat d'emprise à la défaveur de Narvel. Climat accentué par la position de Norma qui est, d'une part, la cheffe de Narvel, d'autre part, la propriétaire totale des lieux. Enfin, on peut évoquer la tolérance sans retenue de Norma pour les tatouages fascistes de Narvel lors d'une scène intime. À ce titre, la seconde mise à nu de Narvel devant Maya sera cette fois synonyme de honte, faisant contraste avec la première. C'est parce que le protagoniste, ancien violent suprémaciste blanc, va trouver la rédemption dans sa relation avec Maya (jeune femme noire) que le couple sera chassé de ce jardin d'Éden.
On arrive sur le point intrigant du film : la relation qu'entretient Narvel (la quarantaine) avec Maya (vingt ans comme dit) est présentée comme un élément positif. Schrader fait passer de bons moments à ses deux personnages : discussions en voiture, la scène de nuit avec les fleurs en bord de route, le remède qu'est Maya aux maux du passé de Narvel et la scène de fin où, je cite : « ils vont vivre comme mari et femme » dans la petite maison du domaine en dansant...
Cependant, on voit ici se dessiner le même schéma malsain qui était celui du couple Narvel / Norma, avec sa différence d'âge de vingt ans, l'emprise de Narvel sur Maya (par l'âge et par sa fonction de maître jardinier auprès de Maya, son apprentie), ainsi que par la domination matérielle de Narvel : ce dernier était hébergé par sa maîtresse, désormais c'est lui qui conduit Maya dans sa voiture durant toute la seconde partie, la loge dans les hôtels, l'oblige à suivre des sessions de désintox, etc.
On pourrait contrebalancer cette vision inégale dans la relation du maître à son apprentie en objectant l'aspect donnant-donnant et les gains de Maya : l'enseignement qu'elle reçoit de son mentor, l'accompagnement à ses problèmes de dépendance aux drogues, et surtout le règlement de ses ennuis avec son dealer / ex par l'intervention violente de Narvel. Cependant, c'est toujours ce dernier qui décide et y gagne le plus. On est sceptique sur les intentions du réalisateur : pourquoi dépeindre la laideur de la relation avec Norma, mais aduler celle avec Maya ?
On ne dénonce pas tant le choix moral de faire apparaître une relation ascendante comme saine, mais celui d'appliquer une inégalité de traitement entre Maya versus Norma ! La disparition définitive du racisme de Narvel permise par son couple avec Maya ne justifie pas à qualifier cette relation comme positive lorsque l'on conserve les attributs néfastes - rendu par l'image - de celle avec Norma.
La partie concernant l'accompagnant de réinsertion n'est pas très intéressante non plus : elle ne mène à rien et semble avoir été mise là pour épaissir le mystère autour de Narvel, avant de totalement s'effriter. On sera aussi déçu par la faible menace que représentent l'ex de Maya et son acolyte, jeunes minables sans aucune envergure : à tel point que la correction que leur inflige Narvel paraît disproportionnée. En revanche, la possession de ce qui semble être un Luger (pistolet appartenant aux officiers nazis) par Norma et hérité de son père est un ajout bienvenu, renforçant l'auréole mystérieusement raciste de son personnage.
Master Gardener emprunte les mêmes voies que son grand frère The Card Counter avec une architecture très similaire, il ne parvient toutefois pas à reproduire son aura mystérieuse débouchant sur une vengeance en ne révélant juste ce qu'il faut. Un film plaisant à regarder, mais qui peine à planter sa graine.