Je ne suis pas tout à fait d'accord avec ce titre, Maternité éternelle. Même pas du tout, c'est un contresens total. L'héroïne, Fumiko Shimojo, ne se réduit pas à son personnage de mère. Le propos du film est justement, et c'est ce qui le rend si fin et moderne, de montrer que la féminité est un phénomène complexe qui excède largement la fonction de mère. Quelque chose de baudelairien comme "Modernité éternelle", à la limite, aurait mieux convenu. Qui est Fumiko Shimojo ? Quels sont ses visages ? Ses masques ? J'en vois au moins cinq. Celui de la mère, de l'épouse, de l'amoureuse, de la poétesse et de l'amante.
Certes, elle est d'abord une mère, une mère heureuse d'avoir deux petits enfants ravissants et sages comme des images. Mais elle est aussi une épouse amère, déçue par son mufle de mari qui lui ment et la trompe. Elle est encore une amoureuse. Amoureuse transie, amoureuse en secret de Monsieur Hori, un de ses amis de jeunesse, dont la mort prématurée la laisse inconsolable. De la double peine que lui cause cette disparition et sa relation conjugale désespérante, elle tire la force d'écrire des poèmes qui font sensation à Tokyo et lui attirent les faveurs du jeune journaliste admiratif Otsuki. D'où le dernier visage, le plus touchant et le plus original de Fumiko, celui de l'amante malade et passionnée. La relation qui se noue entre la poétesse et le jeune homme, entre amour et cruauté, admiration intellectuelle et désir charnel, est d'une finesse remarquable. Quel échange incroyable que celui où le jeune homme exhorte la poétesse à continuer à écrire et où celle-ci lui répond dans un cri et un sanglot : "Maintenant que j'ai perdu mes deux seins, comment pourrais-je encore écrire ?" Les attributs de la féminité sont liés à l'acte de création poétique. Fumiko écrit avec ses seins comme elle écrit avec ses mains. Le corps et l'esprit sont étroitement liés.
"Shikashi", si vous me passez l'expression, tout n'est pas parfait. Kinuyo Tanaka est une réalisatrice de l'explicite. Tout est dit, souligné, expliqué. Un peu trop à mon goût. Aucune ombre, aucune ellipse. Son cinéma est composite, hétéroclite (on aura tout : une scène de ménage, une lecture de poème, une fête avec des grosses chopes de bière de Sapporo, une opération chirurgicale etc.) et il va vite. Qu'il s'en passe des choses ! La séparation, la garde alternée, la mort de l'ami, le succès littéraire, la maladie qui se déclare etc. Les événements se succèdent sans qu'on ait le temps de crier gare. Je ne dirai pas qu'il y a aussi chez Tanaka une tendance au pathos parce que cela aurait l'air d'une critique et puis parce que personne ne sait bien au fond ce qu'est le pathos. Si le pathos est l'émotion facile alors il y a parfois un peu de pathos dans Maternité éternelle, mais il y a aussi, et beaucoup plus souvent, de l'émotion difficile, au sens d'une émotion empêchée, restreinte, une sorte d'uneasyness permanente, d'intranquillité seulement dissipée par quelques courts moments de joie, comme dans cette fameuse scène du bain où la jeune femme se baigne, d'une certaine façon, avec le fantôme de son amour disparu. Du pathos shinto, qui n'a rien à envier à Shimizu.
Enfin j'ai été enchanté par le fait que ce film nous fasse découvrir un autre Japon, celui des paysages de l'île d'Hokkaido. La ville de Sapporo sous la neige, sa campagne paisible, le lac Toya avec cette île magnifique en son centre, pourvue de collines qui ressemblent à des mamelons. Il se dégage de tout le film une atmosphère d'éloignement par rapport à la fièvre tokyoïte, de beauté et de déréliction qui convient parfaitement à son propos et évoque, par anticipation, la grande romancière Yoko Ogawa.
Film dont le titre est Forever a Woman en anglais, éternité de la femme. Je suis d'accord, si on comprend cette éternité comme une multiplicité immuable et non comme une unité. Et littéralement en japonais, cette formule paradoxale et brillante : Eternal Breasts, Les Seins éternels.