Moi capitaine
7.2
Moi capitaine

Film de Matteo Garrone (2023)

C’est assez rare pour être souligné : le Figaro, les Inrocks, Le Monde et Libé en accord parfait, tous main dans la main, pour démonter le dernier film du méchant Garrone.

Quoi ? Ne savions-nous pas que le cinéma italien se veut esthétisant, que la Mostra de Venise accorde une grande importance à l’image mais que pour autant le discours et le contenu, quoique édulcorés, sont là ? Pourquoi pousser des cris d’orfraie, si Garrone conserve, malgré les ellipses cachant partiellement les tortures, la mort en direct, les viols par souci de bienséance, et donc avec retenue, pour ne trop heurter un public qui devine toutefois ce qui se joue et prend conscience de la tragédie, pourquoi donc s’en offusquer si Garrone montre par ailleurs les cadavres ensevelis sous le sable, les corps scarifiés et torturés, les membres menacés par la gangrène, les genoux fléchis afin de remplir l’anus de billets, anus par la suite salement vidé ? Leur en fallait-il plus au risque de sombrer dans le glauque, le macabre, le gore ? Certes, on pourrait reprocher au tableau assez sombre des lacunes factuelles et des réalités politiques dont Garrone se détourne. Néanmoins, l’histoire, basée sur de vrais témoignages, fidèle à des récits de migrants, ne leur semble-t-elle pas assez réelle ? En fallait-il vraiment plus pour effrayer le public européen ou de potentiels migrants aussi naïfs que les jeunes personnages ?

Un souffle épique traverse cette épopée, où se côtoient innommable réalité et merveilleux. Les nombreuses épreuves que les deux personnages doivent franchir semblent insurmontables, si bien qu’on ne devine jamais la fin de leur long périple. Si des forces contraires, comme la police douanière corrompue, le désert du Sahara, le soleil, la soif, les limites physiques, les passeurs et surtout les geôles libyennes, leur milice, leurs rançons et leurs tortures les empêchent d’atteindre leur but, l’entraide, le courage, l'espoir, le hasard et la chance leur permet d’avancer. Garrone démontre bien par ailleurs les solidarités, l’élan commun et la force collective qui rassemblent ces Africains subsahariens (une leçon pour nous, habitants de pays « développés », où l’individualisme sévit de plus en plus), à l’image de la dernière étape dans le bateau où tous les migrants font esprit de corps. Seydou, en tant que capitaine malgré lui du bateau, y prend ses responsabilités, devient homme et brave ses peurs pour le bien de tous.

Garrone semble embrasser d’abord le point de vue européen majoritaire, selon lequel il faut décourager les migrants, en donnant il est vrai des arguments valables. Néanmoins, il adopte progressivement une perspective plus humaine, plus proche de celle des migrants. Sa mise en scène n’est pas si esthétisante qu’on le dit, bien qu’elle évite l’excès de drame, de peur du pathos. Il n’est pour autant jamais angélique mais traduit très bien les faits avérés. Son histoire devient progressivement prenante, et l’empathie avec ces gamins est très forte. Mention spéciale pour le jeune Seydou, exceptionnel dans un rôle plein d’émotions et de souffrances.

Un des meilleurs films du début d’année 2024.


Marlon_B
8
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Créée

le 30 janv. 2024

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