Elles sont toutes belles, vives, non dénuées d’humour, et aptes à une parole analytique et libre. Selon une scénographie semblable, perchées ou étendues sur le radeau de leur lit, elles se livrent, dévoilent par les mots le plus intime de leur intimité, leur rapport à leur sexualité et à leur propre plaisir, et notamment en tant que procuré par cet « obscur objet », encore si souvent méconnu ou sous-exploité par les femmes elles-mêmes, le clitoris.
« Elles », ce sont douze jeunes femmes réunies sous ce titre aux allures de parodie de western spaghetti, « Mon nom est Clitoris ».
Lisa Billuart-Monet, à l’image, et Daphné Leblond, au son, également co-scénaristes et co-réalisatrices, tournent de l’une à l’autre, en montant successivement leurs réponses à une même question, suivant l’ordre chronologique de leur exploration de la sexualité. Se dévoile ainsi la sensibilité de cette zone dès l’enfance, chez nombre de petites filles, une curiosité instinctive, des questionnements ou des représentations saugrenues... Est interrogé le rôle des parents, celui de l’école, des amies et amis, de la personne initiatrice ; suivent le premier orgasme, la recherche du plaisir, le rapport au corps de l’autre, la masturbation, le regard social... Un « Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans jamais oser le demander » au féminin.
Le caractère un peu monotone et répétitif de la mise en scène a pu être reproché aux réalisatrices, mais celui-ci est pleinement assumé et vaut mieux qu’une variété injectée de façon maladroite ou factice. Surtout, cet ostinato formel est amplement contrebalancé par la singularité des réponses, leur caractère souvent imprévisible, souvent même amusant. Quelques brèves séquences, essentiellement visuelles, viennent d'ailleurs interrompre par moments l’intensité des entretiens et leur apporter comme une parenthèse récréative. Parfois également, les réalisatrices renoncent à la discrétion du questionnement hors-champ et apparaissent à l’écran, lorsque le dialogue se fait plus vif ou lorsque le rire se communique à elles. Daphné Leblond et Lisa Billuart-Monet ont l’âge de leurs interlocutrices et s’avouent volontiers, lors de la campagne de promotion, amies de certaines d’entre elles. Mais le caractère parfois privilégié de ces liens est indétectable à l’écran.
Il a pu aussi être reproché à ce long-métrage que toutes ces jeunes femmes aient un rapport heureux à leur sexualité, même si elles ne se privent pas de reconnaître la fragilité, l’évanescence de ce bonheur. Mais c’était sans doute une condition nécessaire à une parole libre, ouverte, qui ose se proférer. Toutes ces jeunes femmes, certes, sont en bon état de marche, physique et psychique : aucune qui soit nouée, traumatisée, insensible, violentée... De même, aucune figure de l’excès inverse : pas de nymphomanie ni d’hypersexualité. Ce sont des visages de l’équilibre qui sont présentés ici, par-delà la diversité des parcours et des choix sexuels.
Des protestations masculines, aussi, ont pu s’élever : pourquoi aucun regard, aucune parole d’hommes, sur cet objet passionnant, qu’ils connaissent et côtoient pourtant également ? Un fait qui peut expliquer que, statistiquement, ce film plaise davantage aux femmes qu’aux hommes... Et certes, il est regrettable qu’une partie reproduise les travers reprochés à l’autre partie. Par exemple, lorsque le féminisme se montre aussi critiquable que le machisme, soit en monopolisant la parole et en bannissant celle de l’autre, comme on a pu le reprocher à ce film, soit en singeant en miroir une caricature de ce qui a pu être reproché à l’autre, comme c’est ailleurs le cas dans le traitement de la violence. Toutefois, pour la défense de cette première réalisation conjointe, on peut entendre qu’une parole exclusivement féminine ait été privilégiée, afin de reprendre la main sur cet objet longtemps méconnu au point d’être nié, ainsi que l’illustrent de façon saisissante nombre de schémas, y compris prétendument pédagogiques, de l’anatomie féminine... La volonté d’inscrire dans le visible cet organe essentiellement interne, véritable iceberg de la féminité, se proclame d’ailleurs hautement dès l’ouverture du documentaire, lors de la pittoresque séance qui invite les futures interviewées à dessiner ce mystérieux « objet du désir » et de toutes les attentions...
Une réalisation qui n’est donc pas complètement sans reproches, mais qui n’en demeure pas moins nécessaire et salutaire, libératrice...