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Mort à Venise (1971), s’ouvre sur un bateau à vapeur fuyant son cadre crépusculaire, dans une atmosphère qui n’est pas sans rappeler les toiles fameuses de Turner. C’est bientôt toute l’esthétique splendide de Visconti qui se dévoile en un gros plan expressif, fixé sur Gustav, notre protagoniste, qui déjà nous révèle toute l’ambiguïté du personnage. Ce compositeur vieillissant en villégiature dans la Sérénissime — faut-il expliquer pourquoi le choix de cette ville condamnée à s’engouffrer dans les eaux ne semble pas être un hasard ? — est condamné à l’ennui, emprunt d’une macabre mélancolie et n’ayant pour seuls interlocuteurs que ses propres souvenirs. Sa gloire et ses échecs passés ne cessent de l’interroger : un artiste possède-t-il le don divin de créer la beauté ? ou bien n’est-il qu’une misérable créature prisonnière de ses sens ? Des questionnements qui rongent son esprit autant qu'ils résonnent durablement dans celui du spectateur.
Prisonnier de ses tourments, le compositeur trouve pourtant une distraction : celle d’observer un jeune éphèbe qu’il découvre au Grand Hôtel — un voyeurisme allant parfois jusqu’à l’écoeurement, mais toujours dans une beauté singulière. En réalité, la composition, qui interdit toute information sur ce jeune homme, autant qu’elle feint de donner accès à notre Gustav, perturbe le spectateur, fait vaciller ses assises, malmène son goût. Nous ne saurons pas s’il désire goûter la madeleine pour son sucre, ou bien parce qu’elle est dotée d’un pouvoir de réminiscence. Nous ne saurons pas, ou presque ; nous pouvons chercher des éclaircissements dans la fermeture herméneutique du métrage (sans doute l'une des plus belles du cinéma) : la scène exhibe un Gustav travestit en jeune homme, ayant un orgasme symbolique à la vue du jeune Tadzio. Ce dernier occupe une fonction allégorique, mais il est impossible de trancher : soit il incarne la beauté divine et inaccessible, soit il renvoie à l’emprisonnement de l’artiste dans ses sens. En fait, le métrage est davantage portée sur la torture de l’artiste que sur la réponse à son questionnement — c’est là toute sa puissance iconique. À cet égard, comme à d'autres, une parenté semble envisageable avec Le locataire de Polanski.
Enfin, chaque scène est intense, contemplative et d’une surdité incroyable : Visconti parvient à saisir entièrement le spectateur dans un métrage d’où ne ressortent pas plus qu’une dizaine de dialogues, par la simple puissance du regard qu’il nous partage. Son utilisation de Malher est exemplaire à tout égard, elle vient systématiquement souligner, intensifier, la scène qui se dévoile sous nos yeux jusqu’à disparaître.
Toutes réserves prises, il me semble pouvoir affirmer que Mort à Venise est un chef-d'oeuvre.
Créée
le 13 oct. 2021
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