Mother Mary
4.8
Mother Mary

Film de David Lowery (2025)

David Lowery poursuit avec Mother Mary une exploration singulière des zones de friction entre art, identité et obsession, en livrant une œuvre à la fois fascinante et déroutante, qui semble constamment hésiter entre le film de chambre intimiste et la fresque métaphysique. Porté par Anne Hathaway et Michaela Coel, le film s’articule autour d’un face-à-face tendu entre une pop star au bord de la rupture et la créatrice qui a façonné son image scénique, dans un huis clos où les mots deviennent aussi importants que les silences.


Sur le papier, le dispositif est simple : une chanteuse mondialement célèbre revient vers son ancienne collaboratrice pour obtenir une robe en vue d’un concert crucial. Mais très vite, cette rencontre se transforme en confrontation émotionnelle et artistique, où le passé ressurgit sous forme de rancunes, de dépendances affectives et de souvenirs déformés. Plusieurs critiques soulignent d’ailleurs que cette relation ambiguë — entre amitié, collaboration et attachement plus trouble — constitue le véritable cœur du film, bien plus que son intrigue.


La première grande force de Mother Mary réside dans son interprétation. Michaela Coel impose une présence magnétique, faite de retenue et de tension contenue, qui donne au film sa colonne vertébrale émotionnelle. Anne Hathaway, de son côté, compose une figure de star fragilisée, presque vidée de sa substance, dont l’icône publique semble s’être détachée de toute maîtrise intérieure. Leur duo fonctionne comme un duel silencieux où chaque échange révèle une faille, une blessure ancienne ou une dépendance jamais vraiment résolue.


Lowery filme cette confrontation comme une pièce de théâtre filmée, privilégiant les visages, les monologues et une temporalité étirée. Ce choix, salué pour son intensité, est aussi l’une des principales sources de division critique : certains y voient une puissance hypnotique, d’autres une forme de stagnation narrative. Le film se permet des ruptures plus spectrales, introduisant une dimension quasi surnaturelle à travers des visions, des apparitions et un mystérieux motif de tissu rouge, qui agit comme une métaphore flottante du lien entre les deux femmes.


C’est ici que Mother Mary bascule pleinement dans le territoire du symbolique. La création artistique devient possession, la célébrité une forme de rituel, et la relation entre les deux protagonistes une sorte de hantise persistante. Cette dimension “fantomatique” fascine autant qu’elle désoriente, certains critiques parlant d’un film “ensorcelant”, d’autres d’un excès de métaphores qui finit par brouiller le propos.


La musique, signée notamment par Charli XCX, FKA twigs et Jack Antonoff, accompagne cette ambition avec une élégance inégale mais souvent efficace, tandis que la mise en scène soigne chaque composition visuelle, entre esthétique gothique, éclairs de performance live et atmosphère de studio isolé. Pourtant, plusieurs voix soulignent une certaine distance avec la réalité concrète du star-system, préférant une approche plus mythologique que réaliste.


Au final, Mother Mary s’impose comme une œuvre volontairement instable, parfois opaque, mais traversée par de véritables éclats de cinéma. Son refus de la clarté narrative peut frustrer, mais il nourrit aussi sa singularité. C’est un film qui divise, qui déborde de ses propres intentions, mais qui laisse derrière lui des images et des performances difficiles à oublier — ce qui explique sans doute pourquoi, malgré ses excès, il mérite pleinement son statut d’objet cinématographique ambitieux et estimable.

PierreVanesse
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