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Je connais peu Munich. Je ne l’avais vu que deux fois en vingt ans, et il ne m’en restait que quelques scènes clés (celle du téléphone, celle du tarmac). Autant dire que ce fut une redécouverte quasi totale. Quelle chance lorsque l’on a déjà fait le tour de la filmographie du bonhomme. Et je dois avouer qu’avec l’horreur qui parcourt actuellement Gaza, j’éprouvais un peu d’appréhension quant à l’approche de Spielberg sur le sujet.
Une appréhension rapidement balayée par le positionnement anti manichéen du cinéaste sur le sujet du conflit israélo-palestinien. Il donne autant voix aux demandes palestiniennes, brimées depuis la création d’Israël dans un élan de colon bien européen, qu’à la mécanique de représailles violente de cette dernière dans un cycle de réponses en escalades qui a mené jusqu’à l’actuel génocide. L’empathie se crée pour toutes les perspectives de l’affrontement via les confrontations idéologiques des différents personnages, tant au sein de l’équipe d’assassins que chez leurs cibles ou chez les informateurs et autres tiers qui gravitent autour. Et c’est somme toute assez logique, puisque Munich est avant tout un film sur la recherche d’un foyer : celui d’une nouvelle nation et des apatrides qu’elle a créé, celui de la bande que l’on suit, passant de planque en planque, celui du réseau français qui cultive son terroir, ou simplement celui d’Avner, orphelin devenu pupille d’Israël qui ne souhaite plus que fonder un véritable chez soi avec sa femme et sa fille.
Mais dans cette quête existentielle, chacun se perd. Les preneurs d’otage des JO paniquent une fois dans l’action, pour la tragédie finale que l’on connaît, précipitée par une intransigeance du Mossad. Les différents membres du groupe d’Avner sombrent de plus en plus avant dans une déliquescence de leur humanité, entre perte d’empathie poussée par une ferveur patriotique chauvine et paranoïa maladive (et qui se retranscrit d’ailleurs dans l’accoutrement d’Eric Bana, initialement propret et se muant progressivement en un laché prise total). Les membres de l’OLP rencontrés à Athènes ne voient d’autres issues que la lutte armée pour se faire entendre.
De son côté enfin, Israël, personnifiée par Golda Meir (figure matricielle pour Avner qui l’amadoue pour mieux l’utiliser), puis par Ephraïm, elle n’a plus que la vengeance (titre du livre dont est adapté le film) à l’esprit. Qu’importe les actions des cibles, elles doivent être éliminées par principe, pour que le message de force passe. On use, comme toujours, de la religion comme prétexte hypocrite servant autant de posture de supériorité morale qu’elle est balancée par la fenêtre dès lors que tombent les masques. Un mécanisme employé par tous les prêcheurs de ce monde, qu’ils soient MAGA, Bibi ou ISIS, afin de justifier l’injustifiable jusqu’au point de non retour où celui qui a suivi jusque-là n'a plus d’autre choix que de vivre dans le déni.
Dans ce marasme qui voit tout un chacun mû par une haine aveugle, irrationnelle, pour un résultat stérile, on ne peut qu’agréer avec le constat final d’Avner : “There is no peace at the end of this”. Une réplique lâchée dans la froideur morne de Brooklyn, alors que s’achève une descente en enfer qui n’aura mené à rien, et qu’un panoramique horizontal dévoile les World Trade Center de l’autre côté de l’East River, comme une ponctuation fatidique à cet amer constat.
Mais Munich n’est pas seulement un sujet fort qui profite de la nuance dans sa peinture humaine, c’est également une démonstration totale du savoir faire de Spielberg en matière de mise en scène. Dans un récit qui nous fait voyager dans une quinzaine de pays, possède pas moins de 155 rôles parlants, et s’étire sur 2h45, il parvient à garder une fluidité de tous les instants et à marquer le pas via des scènes pivots. De la première exécution à la scène du téléphone, en passant par celle du lit ou du constructeur de jouets, tout est fait avec une minutie imparable.
La tension est permanente alors que la caméra navigue avec une limpidité effarante et jamais ostentatoire entre tous les points d’accroche d’un même mouvement fleuve. On passe d’un personnage à un autre via un jeu de reflets, d’un coin de rue à l’intérieur d’une voiture par de simples zooms jouant avec l’obstruction du champ de vision, d’une action à une pause sans respiration, le tout dans un unique plan aux coutures invisibles et à la rythmique chorégraphiée au cordeau entre proies et prédateurs. Le cinéaste est au sommet de son art. A peine peut-on s’interroger sur l’étrange scène de sexe qui se juxtapose à la résolution de l’attentat de Munich, seule ombre au tableau à mes yeux (d’un point de vue purement formel, la symbolique étant bien amenée).
Munich est mésestimé, souvent jugé comme un Spielberg mineur, alors qu’il mérite tous les honneurs. Il fait partie des œuvres charnières dans la filmographie du réalisateur, finissant d’acter sa transition entamée au milieu des années 90 qui le voit alterner films grand public et bon enfant avec tragédies plus graves et plus “confidentielles” (toute mesure gardée, on reste chez le type au cinéma le plus populaire de l’histoire du médium), mais toujours avec les curseurs poussés à fond dans ce que la mise en scène peut insuffler à l’histoire.