Vingt-sixième film dans la filmographie de Steven Spielberg, "Munich" en est probablement le plus polémique.


Le film plonge le spectateur au cœur d'une période complexe et douloureuse, celle des événements survenus lors des Jeux Olympiques de 1972 et la tragique prise d'otages des 11 athlètes de la délégation israélienne, qui finit par un carnage horrible devant les yeux du monde entier.


L'acte fut perpétré par le groupe terroriste palestinien Septembre noir, qui revendiquait la libération de 234 compatriotes emprisonnés en Israël, et de deux autres prisonniers détenus en Allemagne.


Critiqué à sa sortie par les autorités israéliennes pour avoir mis sur un pied d'égalité terroristes du Fatah (l'ancêtre du Hamas qui "naîtra" un mois après la sortie du film) et services secrets israéliens, Steven Spielberg va effectivement à l'encontre des discours consensuels en évitant les clichés.


Sous les ordres de Golda Meir, la première ministre israélienne , et chapeauté par Ephraim (Geoffrey Rush, énigmatique), Avner Kaufman (Eric Bana) et une équipe de quatre agents infiltrés du Mossad sont chargés de traquer et d'éliminer clandestinement les auteurs du massacre afin de venger la mort des athlètes.


Car oui, selon Tony Kushner et Éric Roth, scénaristes du film, il ne s'agit finalement que de vengeance.


Le film est d'ailleurs l'adaptation d'un livre de Georges Jonas qui porte le même nom: "Vengeance".


Si, au début, les Israéliens sont présentés comme les protagonistes, ce ne sont pas pour autant des héros vertueux. Chaque étape de leur voyage, chaque assassinat qu'ils vont commettre va les plonger dans une réflexion morale sur le bien fondé de leurs actes et devenir un dilemme pour certains d'entre eux.


Les morts s'accumulent sans que cela les rapproche d'une fin possible du conflit...


Le recours à la violence est la solution du faible.


Et la violence dans le film est omniprésente.


A ce titre, "Munich" est certainement le film le plus violent de Spielberg. Une violence alliée à une froideur inédite chez lui.


La mort est brutale, affreuse: le sang éclabousse les murs, les corps criblés de balles, prennent feu. Les victimes sont assassinées chez elles, parfois dans l'intimité de leur lit. Lorsqu'un homme meurt, abattu, il est stupéfait et agonise lentement... Un réalisme dans la mort qui rappelle celui de la scène d'ouverture de "il faut sauver le soldat Ryan".


Mais ,ici, elle ne peut se "justifier".


La mort de Wael Zwaiter, première cible du commando vengeur à Rome, résume bien tous les enjeux et les questionnements de l'action du groupe. Filmée dans un champ/contre champ virtuose, la scène montre deux hommes plus effrayés par ce qu'ils vont faire, que la victime ne l'est par son sort...


De plus, ce n'est pas un infâme terroriste fanatique qui doit mourir ; Zwaiter est un homme érudit qui fait des lectures publiques des "Mille et une nuits" et qui va faire ses courses à l'épicerie du coin en saluant avec bonhommie les commerçants.


Son assassinat est un acte clinique qui va faire entrer le groupe dans le monde de la violence. Comme ce sang qui se mêle au lait renversé par le corps qui s'effondre.


La violence et la vengeance vont atteindre leur paroxysme avec l'exécution froide de la tueuse à gages néerlandaise (Marie José Croze), responsable de la mort de l'un des membres du groupe. Là encore, la motivation sera la vengeance et même à cette jeune femme agonisante, on lui refusera la pudeur des derniers instants.


Impitoyable.

Plus aucun scrupule, ni états d'âme... Des assassins déshumanisés.


Les Palestiniens sont, quant à eux, représentés loin du fanatisme religieux et des stéréotypes habituels de la plupart des films hollywoodiens.


On a ici un professeur intello, là un écrivain érudit ou un jeune activiste idéaliste. Leurs arguments sont tout aussi légitimes que ceux de leurs adversaires. Eux aussi ressentent de la peur, de la colère, de la peine ou de la bienveillance


Ce sont de êtres humains déterminés qui s'interrogent également sur leurs actions comme le montre cette scène dans la planque à Athènes fournie par un informateur qui semble les manipuler et où ils discutent (même s'ils ne le savent pas) avec leurs ennemis jurés.


Entre les deux camps se trouve justement le monde obscur des informateurs.


Ici ils sont français et ne roulent pour aucune cause..


Ou plutôt si. Leur cause c'est l'argent...


Chaque information pour une cible d'Avner est le résultat de tractations financières compliquées.


Ces informateurs travaillent pour les plus offrants .


Mais eux aussi ont un code. Ce code, c'est la famille...


L'informateur Louis (Mathieu Amalric, inquiétant à souhait) négocie les noms comme on achète ses légumes... D'ailleurs, la rencontre entre les deux hommes se tient sur les étals d'un marché. Les noms demandés par Avner ne sont rien d'autre que des marchandises.


Le personnage de "Papa"(interprété par l'excellent Michael Lonsdale) est à ce titre, extrêmement intéressant... Père de Louis et patriarche de sa famille, il légitime son "travail" de vendeur d'informations en montrant que l'Histoire n'est faite que de trahisons, au cours d'une scène lunaire qui n'est pas sans évoquer "le Parrain" de Coppola où toutes les décisions de la famille Corleone se font autour d'un repas familial...


Pour "Papa", la seule raison valable pour un combat, c'est la famille.


Au cours de ce repas, auquel Avner a été convié "clandestinement", les deux hommes réunis autour de leur passion commune pour la cuisine (première symbolique de la famille) sympathisent vraiment.


Cependant les dernières paroles de "Papa" seront une mise en garde pour l'espion israélien.


On ne peut faire confiance à personne... Seule la famille compte.


Finalement, les méthodes des traqueurs va rejoindre celles des traqués . Rien ne les distinguera plus. Ou si peu.


La peur et la méfiance va alors pouvoir s'installer parmi eux.


Elle ne les lâchera plus.


Elle va ronger Hans et Robert, deux des membres du groupe, à tel point qu'ils y laisseront la vie, assassinés ou suicidés...


A la fin de sa "mission", Avner sent que lui et sa famille sont devenus des cibles.


Il ne lui reste plus qu'à vivre, avec sa famille, une vie de paranoïa et de culpabilité. A New-York.Loin de sa Terre natale. Sans récompense, ni médaille de ceux pour qui il a agi.


Car Ephraim , venu rendre visite à Avner à New York pour lui demander de revenir au Mossad, lui apprend que les terroristes éliminés ont été remplacés.


Avner refuse de réintégrer les services secrets mais propose à Ephraim en signe de paix de venir rompre le pain chez lui selon les traditions juives. Ephraim décline l'offre montrant par là même qu'il n'y a pas de réconciliation possible...


Les derniers plans du film sur les tours du World Trade Center, qui viennent d'être construites sont une mise en abyme.


Le lien est ici évident : la politique américaine suivant les attentats du 11/09/2001 est la même que la réponse d'Israël à l'assassinat des athlètes à Munich en 1972.


Le constat du réalisateur est sans appel: la vengeance n'est pas la solution au terrorisme.


Tourné la même année que "La Guerre des Mondes", "Munich", aussi différent soit il par le fond et la forme, n'en demeure pas moins le prolongement logique. Dans l'adaptation du roman de H.G. Wells, Ray (Tom Cruise ) fuyait les attaques des extraterrestres qui, comme des terroristes , étaient présentés dans le film comme un ennemi intérieur, car ils attendaient depuis très longtemps le bon moment pour frapper. Roby, le fils de Ray, cherchant désespérément une raison à l'attaque lui demandait "Ce sont les terroristes ?" 


Spielberg livre un film au contenu politique complexe et extrêmement nuancé qui force le respect. 


Souvent considéré comme le metteur en scène du divertissement et du grand spectacle, Spielberg est aussi très intéressé par l'histoire avec un grand H comme l'atteste "Munich". Ou "Le Soldat Ryan"... Ou "Lincoln"... Ou "Pentagon Papers"... Ou tant d'autres...


Tout en mêlant, suspense, émotion et réflexion historique il réussit à raconter cette histoire avec une grande sensibilité, évitant les clichés pour offrir une narration nuancée et profondément humaine.


Alternant scènes d'action et moments plus introspectifs, Spielberg souligne avec énormément de justesse les dilemmes moraux auxquels sont confrontés les personnages.


John Williams, quant à lui, compose encore une fois une bande originale sobre et magnifique


Sans oublier, les magnifiques images du chef opérateur habituel , Janusz Kaminski.


Enfin, "Munich" est une réflexion profonde sur la vengeance, la justice et les conséquences des choix individuels dans un contexte politique particulier. C'est une œuvre forte et très courageuse qui montre un conflit qui, depuis plus de 70 ans, s'avère malheureusement encore à ce jour sans fin.


Œuvre profondément pessimiste et presque "Kubrickienne" (on échappe pas à la nature humaine), "Munich" montre les interrogations de l'artiste face aux bouleversements de ce monde du début du Xxième siècle.


"Nous sommes des juifs, Avner. les juifs ne font pas le mal parce que leurs ennemis font le mal ! » dit Robert (Mathieu Kassovitz) à Avner alors qu'ils vont froidement exécuter la tueuse à gages néerlandaise.


Qu'elles semblent loin soudain les paroles d'Itzhak Stern dans "La Liste de Schindler"... "Celui qui sauve une vie, sauve le monde"...


n film très puissant





Gonzo78
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le 9 mai 2025

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