Ne dis rien est une fable noire, un « conte de Perrault » radical sans la moindre molécule d’édulcorant.
Bjorn est un pauvre type (parfaitement campé par Morton Burian). Ce petit chapon-là est une victime comme on aime les détester : ennuyeux, hébété, naïf, soumis, incapable de s’affirmer.
Pourtant, dans un moment de bravoure virile qui force le respect, il va accepter une invitation chez des gens qui en connaissent un rayon question fromages. Ce faisant, Bjorn va littéralement se jeter dans la gueule du loup, entraînant sa petite famille avec lui à travers bois.
Alors que la violence psychologique s’installe confortablement dans l’antre de la bête, nous assistons, sidérés, à l’impuissance du mâle danois. Bjorn enchaîne les occasions ratées de fuir et de sauver sa famille comme Borne enchaînait les 49.3. Comment est-ce possible ? Foin des outrances et des invraisemblances : rappelez-vous, c’est un conte. Ce qui n’empêche pas la catharsis de tourner à plein régime. On peut en effet se laisser surprendre à insulter Bjorn alors qu’il file pied au plancher vers une fin tragique et inéluctable…
La violence graphique vient parachever l’entreprise de destruction de la naïveté, de l’hypocrisie et de la soumission. Dans le conte original, le loup se fait fourrer la panse de grosses pierres. Dans la vision cauchemardesque de Christian Tafdrup, le loup collectionne les pierres pour les balancer sur ses victimes dans une séance de lapidation crue, chirurgicale, glaçante. La sentence des bourreaux sadiques, « Vous nous avez laissés faire », annonce une morale de l’histoire d'une banalité confondante : « Dans un monde sans pitié, affirmez-vous ou mourez ».