Sur le plan de la forme, d’abord.
Ce film intimiste me pose problème par le déséquilibre excessif dans le duo Serrault-Béart. Face à l’immense talent de l’acteur, il fallait une puissance de jeu égale. Béart a dû s’en rendre compte et n’a pas l’air à l’aise, ce qui en devient gênant à suivre. Avec les autres acteurs c’est moins visible mais avec lui, le décalage est flagrant. En outre, il y a des plans où l’on ne voit plus que sa bouche botoxée, qu’elle a reconnu elle-même être un échec. Mais le pire pour moi est la scène-clé finale, dans laquelle elle ne parvient pas à paraître bouleversée par ce qui lui arrive.
Serrault, quant à lui, arrive parfaitement à s’effacer et on en oublie son jeu. Il est Monsieur Arnaud, dont on perçoit bien les soucis, préoccupations, frustrations.
Quel contraste avec Béart à la boulangerie, Béart à la piscine, Béart au restaurant… mais où est donc Nelly ?
Avant d’être embauchée comme dactylo par Pierre Arnaud qui lui pose la question : «Vous savez vous servir d’une machine à traitement de texte? », elle lui rétorque que c’est son premier métier (et sa spécialité). Or, une fois chez lui, elle produit une technique au clavier qui laisse sans voix (une sorte de pétrissage de touches, avec un coude qui se soulève par ci par là).
Mais Nelly a plus d’une corde à son arc ; plus tard, une occasion lui permettra d’offrir à son employeur Arnaud ses talents de masseuse...tout un programme ! Et quand elle est vendeuse dans une boulangerie, elle manipule les baguettes comme personne. Au restaurant avec Arnaud, elle tripote, frotte son verre du bout du doigt tout au long du dîner, est-ce par nervosité, excitation ? C’est fou comme elle entretient le mystère !
C’est d’autant plus dommage que le reste est bon : écriture, dialogues, personnages secondaires intéressants (hormis celui de Jérôme joué par Charles Berling, dont le couple qu’il forme avec Béart est insignifiant).
Concernant le fond, et les messages du film :
Sorti en 1995, le film illustre notamment l’accélération du passage à l’ère informatique avant internet, la promotion du job-hopping et du globe-trotting. Quantité, vitesse et rendement, au détriment de la communication, de plus en plus réduite et déshumanisée. Le remplissage du quotidien par des activités qui font perdre un temps précieux. Le célibat et les aventures sans lendemain plutôt que le mariage et l’engagement…
« Nelly & Mr Arnaud » D’une part, un prénom féminin emprunté à l’anglais diminutif de Hélène. Une belle Hélène moderne sans patronyme, qui attire des hommes tout à fait honorables sans toutefois en retenir un seul comme compagnon durable ? Ce n'est pas crédible.
D’autre part, « Mr », l’abrégé de « Mister », l'équivalent anglais de monsieur en français. Le patronyme « Arnaud », du germanique arn « l’aigle », et waldan « gouverner » indique un homme d’autorité dont la carapace va pourtant se fragiliser.
Dès le pré-générique, Pierre Arnaud, homme d’âge mûr, solitaire et d’allure aisée quoique austère, paye l’addition de son déjeuner et quitte la brasserie parisienne dont il est manifestement le client régulier, pour disparaître dans la foule de passants, dont l’image se floute progressivement dans une masse informe et anonyme [=globalisme d’où plus personne ne se distingue] : exit le vieux patriarche du temps des machines à écrire ?
Le générique fait place à Nelly, vêtue d’un long gilet gris, les cheveux tirés en chignon, avec pour seul ornement une paire de boucles d’oreilles qu’elle s’empressera de retirer devant le miroir, juste avant de partir travailler, sans avoir le temps de parler ni à sa mère qui l’appelle, ni à son conjoint. Lors d’une pause double-caféine avec sa vieille copine Jacqueline, elle se lamente sur le sort de Jérôme, le mari de Nelly qui traîne à la maison depuis presque un an [= rabâchage sur l’homme blanc inutile, feignasse et tutti quanti].
Les journées de cette pauvre Nelly se passent donc en une valse de petits boulots entre informatique et boulangerie, qui ne suffisent pas à rembourser une accumulation de dettes et de loyers impayés. Jusqu’à ce que Pierre Arnaud débarque dans la brasserie où se trouvent justement Nelly et Jacqueline. Cette dernière s’avère une amie en commun mais aussi une ex-conquête de Pierre Arnaud, ancien magistrat d’outre-mer reconverti dans des affaires immobilières juteuses. Apprenant la situation financière de Nelly il propose -en tout bien tout honneur- d’avancer la somme d’argent nécessaire à la jeune femme, qui refuse l’offre poliment mais fermement. Pour finalement accepter un chèque de sa part : Comme quoi, le vieux patriarche (qui passait pour inutile lui aussi ) peut encore servir de « sugar daddy »... Par contre c’est pas lui qui croquera mais c'est le jeune et séduisant éditeur (joué par Jean-Hugues Anglade) intéressé par le livre d’Arnaud. Ce dernier tentera de se consoler avec un verre de lait qu'il ne consomme pas non plus.
Quid de l’énigmatique personnage de Dolabella (Michael Lonsdale) qui fait des apparitions fugitives dans l’appartement d’Arnaud ? On en apprendra des vertes et des pas mûres sur le compte de l’ex-magistrat, du temps où ils étaient associés dans l’immobilier « Nous avons tous une part d’ombre » déclare Dolabella à Nelly…à savoir un monstrueux secret qu’Arnaud n’a jamais confié à personne, pas même à son ex-épouse, mais qu’il osera plus tard avouer à Nelly, comme une étrange forme de déclaration d’amour.
A l’ère informatique, la réfleXion se trouve remplacée par la réfleCTion, le reflet sur l’écran d’ordinateur à laquelle M. Arnaud fait allusion dans une scène. Il évoque brièvement son fils qui travaille pour Microsoft et vit à Seattle. Est-ce là le prix du globalisme moderne ? Une société à laquelle on fait croire qu’il est bon d’être curieux de tout sans s’attarder sur rien, ne plus s’attacher à rien, ni personne ? Dans le film, combien de personnages voit-on se détacher, combien de divorces, de familles éparpillées ? Combien de beaux livres chez Monsieur Arnaud, qui interroge : que deviendra la multitude d’ouvrages disparus de sa bibliothèque ?
A la fin du film, Pierre Arnaud quitte précipitamment son appartement pour partir en long voyage avec son ex-épouse, devenue récemment veuve. Symboliquement, il laisse à Nelly les clés de l’appartement et le manuscrit pour qu’elle puisse finir d’en taper le texte. Il passe la main à la nouvelle génération. Nelly repart de chez lui, seule...
Parmi les citations du riche parisien oisif, on peut retenir :
-C’est un luxe, le temps…
[tu l’as dit, bouffi]
-L’angoisse c’est nécessaire, l’ennui c’est humiliant.
[=l’esclavage moderne et l’angoisse c’est la santé, bien sûr !]
Et le mot de la fin :
« Toutes les époques sont difficiles, mais la vôtre n’était pas supposée l’être ».