L’industrie cinématographique est une affaire de classification : avant même d’être tourné, puis projeté, chaque film se voit attribuer un genre, notion immédiatement appréhensible pour un supposé « public cible », sorte de destinée à la fois commerciale et esthétique. Pour un projet comme Neptune Frost, la langue hollywoodienne ne s’embarrasse pas, regroupant tout ce qui ne vient pas du continent culturel occidental sous une même appellation tiers-mondiste - le world cinema – qui dit bien plus du regard porté sur ces productions « modestes » que de leur réelle diversité. À ce titre, la collaboration de Saul Williams – davantage connu des mélomanes que des cinéphiles – et d’Anisia Uzeyman, s’apparente à une furieuse abolition de toutes les catégories sensibles, téléportant son spectateur dans un univers visuel et musical encore non identifié.


Tourné au Rwanda, centré sur la rencontre de Matalusa, mineur de coltan (minerai indispensable à la production des ordinateurs et des cellulaires) et de Neptune, hacker simultanément homme et femme, le film déploie un imaginaire foisonnant, où la violence des sentiments nourrit le brasier perpétuel d’une révolte cyberpunk, adressée tous azimuts contre toutes les formes de domination moderne, de Google (et compagnie) aux régimes autocratiques, en passant par le néocolonialisme et la société patriarcale. Cette convergence des luttes, qui manque sans doute de nuance, perd surtout de sa conviction première à force d’aphorismes nébuleux et de grandes déclarations technothéoriques, un peu trop pris au sérieux par les personnages pour l’être par le spectateur.

Fucking Trip

Plus que par le discours et le langage, c’est par l’entremêlement du corps africain et d’un transhumanisme artisanal que Neptune Frost accomplit sa vision futuriste et révolutionnaire : le minerai, extrait de la terre, devient la matière première des circuits intégrés qui, une fois connectés au réseau synaptique, serviront au piratage du réel et à une lutte des classes synthétiques contre les puissants. Suivant la partition composée par Saul Williams, le couple Matalusa/Neptune, mimétique de Néo/Trinity, orchestre les flux et les données au service de leur vision émancipatrice, poussant les principes de narration et de figuration jusqu’à leur point maximal d’abstraction, prophétisant ainsi la chute des normes et la fin de l’asservissement. Dans des séquences hallucinées, expansions sans frontière des formes cinématographiques, la figure de l’humanité rebelle brille alors de multiples éclats et témoigne de sa capacité à unifier le monde sous un même régime musical. Si par hasard un ami cinéphile (et/ou américain) vous demande à quel genre cinématographique Neptune Frost peut bien appartenir, répondez-lui que c’est un « fucking trip ».


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le 15 avr. 2026

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