Un OVNI comme le cinéma japonais est capable d'en produire, en prenant le parti d'incarner littéralement et physiquement les thèmes qu'il choisit de traiter. Ca pourrait être grotesque ou faire sourire (et c'est un peu le cas), mais c'est fait avec un tel niveau de premier degré et de gravité, qu'en fait c'est réellement anxiogène et malaisant, et même assez juste, au final. La métaphore littérale fonctionne.
Cette irruption d'une inquiétante étrangeté dans la vie quotidienne refuse de prendre le chemin de la farce et les personnages le vivent avec un sérieux mortel.
Le thème principal est l'aliénation de l'individu face à la pression sociale qui vise à encourager, voire imposer, l'uniformisation collective, la fonte dans le groupe. Un trope culturel éminemment japonais, s'il en est.
Le réalisateur utilise le kumitaisô, discipline de gymnastique collective longtemps pratiquée dans les écoles japonaises, où les élèves composent des figures humaines exigeant une coordination et une discipline absolues, pour filer sa métaphore, en poussant cette logique jusqu'à l'absurde de façon outrée : les corps l'incarnent dans leur chair. Ca flirte avec le body horror, sans jamais franchir certaines limites.
Je trouve que le pari est réussi, on prend au sérieux ce qui apparaît à l'écran, même si ça peut sembler ridicule.
Le film est assez riche et développe d'autres thèmes et d'autres tons en filigrane : un deuil familial sur le registre du film de fantômes, une critique des réseaux sociaux et des médias, vecteurs de propagation de cette épidémie idéologique.
Car c'est l'autre réussite de l'œuvre : la coercition sociale est traitée comme une épidémie qui se répand de façon mémétique dans toute la société. De ce point de vue, on a aussi affaire à un survival movie, à un film de zombie apocalypse et la "viralité" est prise, elle aussi, au sens littéral. C'est malin.
De toute évidence, c'est un film fauché, mais je trouve que la mise en scène et la photo de Shimotsu en tirent le meilleur parti. Il y a plein d'idées simples mais efficaces qui sont utilisées avec une maîtrise inspirée.
Les FX sont évidemment assez cheap, mais la dimension légèrement onirique du film (le personnage principal passe son temps à faire des cauchemars) justifie presque ce qui est probablement une contrainte budgétaire.
C'est un film indé étrange qui parvient à se donner les moyens de son ambition, malgré des limitations évidentes et un parti pris métaphorique très casse-gueule.
A ce niveau-là, c'est très réussi. Si vous aimez les curiosités, c'est clairement à voir.