Sorti le 25 décembre dernier sur les écrans français, le très attendu Nosferatu de Robert Eggers est la troisième et dernière itération en date du mythe d’Orlok, après celui de Murnau en 1922, et la version de Herzog en 1979.
En 2024, et plus de cent ans après le Nosferatu expressionniste de Murnau, le cinéaste américain Robert Eggers nous dévoile sa vision de l’illustre vampire Transylvanien. Le comte Orlok, ici interprété par Bill Skarsgård, impose une silhouette massive et spectrale, et on retrouve dans cette relecture l’univers crépusculaire et gothique de l’original. Eggers, metteur en scène du folklore et du paganisme, excelle dans la création d’une ambiance fantastique, propice à l’émergence du monstre dés le premier tiers du film. Que ce soit pour les rites païens pour éloigner la bête, ou dans ce voyage au coeur des forêts enneigées des Carpates, peuplées de loup et d’une présence non moins sinistre, rien n’est laissé au hasard pour faire naître la peur. D’abord rumeur, le mythe se fait réalité lorsque le clerc de notaire Thomas Hutter (Nicholas Hoult dans le film) rencontre le comte dans sa demeure sépulcrale. Tandis qu’Ellen, la compagne de Thomas (interprétée par Lily-Rose Depp), est restée à Wisbord, une petite cité portuaire allemande, elle est victime de bouffées délirantes. Sorte de terreur nocturne, elle perçoit durant ces nuits éprouvantes la présence du comte auprès d’elle, évènement qui s’était déjà produit des années plutôt. Et lorsqu’Orlok entreprend de quitter sa terre natale pour s’établir à ses côtés, le jeune clerc s’échappe alors du château pour se lancer à la poursuite du vampire, afin de sauver la femme qu’il aime, et stopper la terreur qui s’abat sur la ville.
Si l’on peut louer ici les élans horrifiques propices à faire naître la peur chez le spectateur (les scènes de « possessions » sont interprétées de manière très spectaculaire par Lily-Rose, et permettent à la bête de « s’incarner » en elle de manière plus viscérale), le jeu est parfois trop théâtrale pour être pris au sérieux, surtout durant la première moitié du film. Aussi selon nous, Aaron Taylor-Johnson et Nicholas Hoult sont quelque peu éclipsés par les prestations du Willem Dafoe, de Lily-Rose Depp et de Bill Skarsgård. Quant au rythme global, le film souffre d’un montage un peu trop incisif, et il n’est pas rare qu’on soit pris de cours dans la contemplation d’une scène par une coupe hâtive. À grand renforts d’effets sonores criards, le réalisateur ne laisse pas ses plans respirer, et le film aurait mérité plus de silence et de pesanteur.
Mais la grand force du film réside dans la relation entre le comte et Ellen, tant les deux êtres semblent liés par une sorte de pacte faustien, qu’elle est la seule à pouvoir régler. Et c’est dans ce lâcher prise final, dans le dernier acte du film, que se joue le vrai propos de cette relecture. Comment faire fie de son côté obscur, si ce n’est en devenant le monstre aux yeux du Monde, et en embrassant par la même nos propres stigmates. Dans un dénouement sublime, porté par un thème musical désespérément romantique, Ellen accepte de se donner au comte dans l’étreinte, épousant ses peurs à l’aube d’un nouveau jour, mettant fin par la même occasion au règne de la Bête, et sauvant la ville de la domination du Mal.
Si le film pâtit selon nous d’un style théâtrale pas toujours bien jaugé, cette nouvelle version a le mérite d’être suffisamment terrifiante et spectaculaire pour captiver les spectateurs et les spectatrices. Les adeptes de Robert Eggers y reconnaîtront son obsession pour le paganisme, les décors filmés en lumière naturelle, et aussi une certaine lecture Freudienne du récit originale. À la croisée de l’occultisme et de la psychanalyse, on recommande ce film davantage aux amateurs de vampires et de récits horrifiques. Dans un écrin de paysages embrumés, de cimetières gothiques, et de mers démontées, ce Nosferatu offre un voyage à la croisée de la psychée humaine et du conte populaire, dans la droite lignée des oeuvres de son cinéaste.
Critique pour Beware, le 7 janvier 2025.