Nosferatu
6.3
Nosferatu

Film de Robert Eggers (2024)

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Ça fait du bien quand ça ferme sa gueule.

Robert Eggers, auteur de The Northman et The Lighthouse, entend donner sa version de Dracula, sous forme d’hommage au film de 1922 réalisé par Friedrich Wilhelm Murnau, et où, pour une question de droits, Dracula s’appelle Orlock.


Pour ce faire, il nous plonge dans un film gothique au ton assumé : aux décors grandioses ; aux dialogues théâtraux ; à l’étrangeté et à l’érotisme omniprésents.


Néanmoins, Eggers présente une version plus sombre et plus violente de Dracula. Plus sexuelle. On devine que toute la réalisation du métrage a été sous-tendue par la question suivante : comment faire Dracula dans les années 2020 ? Comment réactualiser le mythe, comment faire en sorte que le célèbre vampire, créature mythique du folklore occidental contemporain, puisse à nouveau faire peur et éveiller la curiosité du spectateur ?


La recette élaborée tient dans une débauche, dans une surcharge d’effets. Pour Eggers, les moments de terreur suscités par le monstre doivent correspondre symétriquement à une saturation des sens du spectateur. Le film fonctionne selon une logique binaire : d’explosions (sons vrombissants, gros plans paroxystiques sur le monstre lui-même ou sur les visages terrifiés de ceux que son apparition ou que son influence bouleverse) ; puis, de plages plus calmes, plus ralenties, souvent des dialogues. Cette mécanique binaire, répétée tout au long du film, ce rythme machinique et prévisible de piston, de marteau heurtant une enclume, empêche tout mystère de se développer ; toute surprise de surgir.


Parce qu’en réalité, à aucun moment Eggers ne pense sa créature. Il pense l’effet qu’elle produira sur le spectateur. Il anticipe la peur, les sursauts ; il fabrique un système de chocs, où le son et l’image exigent du public qu’il tremble comme le signe APPLAUSE demande une ovation pendant l’enregistrement d’un show. A chaque instant, il se délecte de ce que son film doit produire comme choc, sans, paradoxalement, ne jamais donner d’identité à sa version de la légende ; sans jamais penser le mythe en profondeur.


La seule idée singulière qu’il développe, qui aurait pu être intéressante, mais qui reste noyée dans l’hystérie du film, consiste à donner de la corporalité à Dracula : nous faire entendre ses bruyantes, thoraciques, déglutitions quand il se repaît du sang de ses victimes ; nous montrer ses chairs putréfiés ; faire voir son sexe ; sa peau, membrane verdâtre comme celle d’un rat ou d’un chien desséché.


Le film pâtit peut-être aussi de cet éclatement progressif en trois segments (la quête du mari, le calvaire de sa femme, les investigations des médecins et des amis de la famille). Dispersion d’énergie, dilution de la tension, mais qui semble nécessaire au respect de l’œuvre original ; qui doit permettre d’exprimer l’ubiquité du comte Orlock, sa quasi-omnipotence ; son influence apocalyptique.


Ce qui interroge, c’est l’impuissance de ce Nosferatu à créer de l’intérêt, à générer la moindre émotion ; impuissance que rendent encore plus pénible l’engagement éperdu, convulsif, des acteurs, qui hurlent, qui grimacent, qui gémissent, qui bavent ; et la grandiloquence de la mise en scène, à grand renfort de fondus-enchainés compliqués, de mouvements de balancier de la caméra devant produire de la désorientation, de travellings aériens essayant de susciter le vertige et de gros plans sur des blessures ou des rictus, qui cherchent le saisissement.


Ce film est symptomatique, à mon avis, d’une impuissance générale du cinéma d’horreur contemporain ; qui ne sait plus comment générer de la terreur devant la relative anesthésie de spectateurs gavés de sons, et gavés d’images ; habitués à la vélocité et à la concision elliptique des films ou des courts récits qu’ils regardent sur différents supports.


Impuissance du cinéma à créer de l’angoisse quand nos sens sont faits, sont sculptés, quand nos goûts sont déterminés par la fragmentation de la forme sérielle. D’ailleurs, c’est à une longue bande-annonce en écho que ressemble le film, il en a exactement, itérativement, la structure.


Refaire de l’angoisse n’est évidemment pas impossible, mais cette angoisse ne naitra pas d’une surcharge d’effets. Cette logique d’inflation montre vite ses limites ; son incapacité à créer des émotions et à stimuler l’imaginaire.


Restent de ce Nosferatu éprouvant quelques images poétiques malgré tout, mirages tremblotants, dernières surimpressions rétiniennes : et notamment ce plan d’ensemble répété consistant à isoler un personnage, ou un petit groupe de personnages, au centre parfait d’un jardin obscur, d’une forêt brumeuse ou d’une ville lugubre ; l’écrasement de la silhouette humaine au coeur du sombre décor déployé représentant l’hommage le plus subtil du film à l’expressionisme.


Pour conclure, on sort de ce merdier avec nos pauvres yeux larmoyants, nos pauvres oreilles bourdonnantes, notre pauvre cerveau tout embrumé, et puis on titube en suppliant qu’on nous donne un doliprane et qu’on nous mette un documentaire bien silencieux sur l’accouplement difficultueux de raies lentes dans une mer bénigne. Si possible, dans le hall d’un EPHAD entouré d’amis mutiques.




Borodino
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le 26 déc. 2024

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