Opération Crépuscule est un pur film d’action américain des années 90, saturé d’un imaginaire Hitchcockien. On y retrouve ce goût pour l’homme traqué, pour la machinerie du soupçon et pour la paranoïa mise en mouvement — déjà à l’œuvre dans Le Fugitif du même auteur. Mais ici, la mécanique, si elle est huilée, laisse parfois voir ses engrenages.
Le véritable problème du film tient à son excès d’exposition. Trop de scènes viennent expliquer, commenter, baliser un récit qui aurait gagné à rester plus opaque, plus inquiet. Or, pour que l’exposition soit autre chose qu’un tunnel d’informations, il faudrait qu’elle soit transfigurée par la mise en scène. Davis, metteur en scène solide mais non visionnaire, se contente trop souvent d’illustrer. Il filme juste, efficacement, mais sans ce surplus de regard qui ferait basculer la technique dans la mise en scène. Le film devient alors plat, presque administratif, et l’on sent parfois le temps s’étirer — ce qui est un comble pour un thriller d’action censé être tendu de bout en bout.
Pourtant, le plaisir de cinéma est là, notamment grâce à Gene Hackman. Il incarne ce héros américain typique, à la fois pourchassé et pourchassant, qui avance à la seule force de son corps et de son charisme. Dès la première scène, on pense à ces figures du vieil Hollywood — un John Wayne vieillissant, déplacé dans un monde devenu plus cynique, plus bureaucratique. Hackman n’est pas seulement un acteur : il est une présence, un bloc de cinéma.
Face à lui, Tommy Lee Jones joue la sobriété. On est loin de l’extravagance qu’il déploiera plus tard dans Piège à haute mer, encore du même auteur.
Mais ce qui rend le film vraiment intéressant, c’est son écriture, paradoxalement un peu fuyante. Ce film n’est pas totalement saisissable au premier abord — et c’est une qualité. Un thriller qui se donne trop vite à comprendre est un thriller mort-né. Le film conserve une zone d’ombre, un léger trouble, qui empêche la mécanique de se refermer complètement sur elle-même.
La véritable pépite, pourtant, c’est John Heard. Il incarne la dimension politique et occulte du récit. Son personnage prolonge directement celui de Cliff Robertson dans Les Trois Jours du Condor, comme si les années 70 hantaient encore les années 90. Mais là où "Condor" appartenait à une époque marquée par l’assassinat de Kennedy et par une vision profondément paranoïaque de l’État, Opération Crépuscule traduit cette inquiétude dans une grammaire plus moderne, plus cynique et plus spectaculaire.
Dans le film de Pollack, le pouvoir est un gouffre invisible. Chez Davis, il est plus lisible : le héros triomphe, l’attentat est déjoué, le grand manipulateur est éliminé — mais par des forces encore plus occulte que lui. Le système se purge de ses propres excroissances, efface ses traces, liquide ses sous-fifres. Il reste quelque chose d’ironiquement vertigineux dans cette dernière pirouette, presque comique, où le complot ne disparaît pas mais se referme sur lui-même, comme un trou noir narratif.
Opération Crépuscule n’est peut-être pas un grand film, mais c’est un film symptomatique : celui d’un cinéma américain qui, dans les années 90, transforme la paranoïa politique des années 70 en spectacle maîtrisé, en machine à suspense — où l’ombre existe encore, mais où la lumière du héros finit toujours par gagner.