Ceux qui sont habitués au cinéma d'Alain Cavalier savent à quel point il aime construire des OVNI filmiques. Ici encore, ici plus qu'ailleurs, il paraît impossible de classer le film, de dire à quel genre il appartient.
Qu'est-ce que nous avons ici ? Alain Cavalier et Vincent Lindon se filment mutuellement ; ils parlent ensemble autour d'une assiette fort appétissante. Ils envisagent un film où Cavalier serait président de la république et nommerait Lindon Premier Ministre. Et ils se mettent ainsi à interpréter leurs rôles.
Nous alternons donc les scènes où les deux interprètes sont eux-mêmes, et les scènes où ils jouent leurs personnages, selon une organisation assez précise. Les scènes "réelles" sont surtout nombreuses au début du film, puis les scènes "politiques" prennent de plus en plus d'importance jusqu'à occuper presque exclusivement le cœur de l’œuvre. Enfin, on revient à "la réalité" vers la fin.
Plus que nulle part ailleurs, le spectateur est confronté à la question : qu'est-ce qui est réel ? Qu'est-ce qui est fictif ? Alain Cavalier se plait à brouiller les pistes, à effacer les frontières, à dérouter son spectateur. On sent qu'il le fait avec un plaisir narquois, mais aussi avec une intention bien précise : amener ce même spectateur à se poser des questions.

Derrière les discussions qui peuvent paraître anecdotiques sur le choix des cravates ou le pouvoir des propriétaires d'immeubles, se cache un film d'une profonde intelligence (et d'un grand humour). Cavalier filme le rapport entre la réalité et la fiction et s'interroge sur le rôle politique du cinéma, bien entendu.
Mais il va encore plus loin. Le parallèle établi entre les acteurs et les personnages nous emmène inévitablement à nous interroger sur la représentation politique. Les mots, les petits gestes, les costumes... le cinéaste nous ouvre les yeux sur une politique devenue un spectacle permanent, une politique qui est régie par les mêmes règles que le cinéma.
Le cinéma est un art politique, la politique est un art de la représentation.

Je comprends parfaitement que ce genre de film puisse ennuyer, tant il faut faire l'effort d'aller au-delà d'une apparence simpliste et d'un aspect déroutant pour pouvoir apprécier l'intelligence du film.

N.B. : ma critique de Complices : http://www.senscritique.com/film/Complices/critique/18631215
SanFelice
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le 21 janv. 2013

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