C’est un tout nouvel univers que dresse devant nous Yórgos Lánthimos. Un univers à la fois féerique graphiquement et terriblement dystopique.
Le fil rouge de l’histoire est la croissance de cette protagoniste énigmatique et imprévisible : Bella Baxter. Le film débute en noir et blanc et un basculement en couleur se fait dès lors qu’elle « devient femme » en découvrant sa sexualité avec un homme, ou peut être seulement en s’évadant de chez elle pour la toute première fois.
« Pauvre Créature » c’est une créature pauvre de naïveté mais qui n’en est pas pour autant pitoyable. Sa candeur ne fait en aucun cas d’elle la victime de ses expériences de vie. Si c’est un récit féministe, ce n’est sans doute pas celui d’une femme ostracisée, enfermée dans sa condition d’objet, mais bien celui d’une jeune femme qui sait ce qu’elle veut : découvrir le monde.
Bella Baxter ne regrette jamais aucune de ses décisions, sa curiosité trace son parcours épique, trajet de vie qui tisse par ailleurs des liens fins avec celui de Virginie Despentes.
Elle est le parfait mélange du Frankenstein de Mary Shelley, et du Candide de Voltaire.
À travers ses yeux d’enfant elle nous partage une nouvelle perspective du monde, et sa croissance est accompagnée graphiquement au fil de l’histoire. Les costumes de son enfance sont amples, déstructurés, et progressivement, à force que son esprit s’affine ainsi que son libre arbitre, les vêtements se dessinent plus cintrés, structurés, dévoilant un corps émancipée de sa féminité.
Il y aurait encore tant à dire sur la finesse des choix du réalisateur : le choix d’une perspective grand angle filmée comme dans un trou de serrure, vision presque chirurgicale et intrusive, un peu à la manière dont son père s’est introduit entre le personnage et la mort.
Ou encore plus simplement le nom de son père Godwin surnommé « God », en rappel une fois de plus au récit de Frankenstein, et celui d’une substitution du scientifique, au pouvoir du divin.
Un seul regret dans le scénario du point de vu de la question identitaire évidente sur laquelle naît l’histoire : quand la protagoniste apprendra-t-elle enfin qu’elle est à la fois le corps et l’esprit d’une même mère et de son propre enfant? Quelle réaction suscitera cette découverte? Cette annonce sera-t-elle la genèse d’une quête philosophique identitaire?
Le thème annoncé m’avait particulièrement stimulé, et mon regret se trouve donc dans cet inexploration de cet angle de l’histoire.
Beaucoup d’autres questions on été traitées, peut être cela était trop ambitieux d’ouvrir si violemment autant de questions existentielles dans le même film ?
Lánthimos m’avait déjà bluffé avec The Lobster, glacé le sang avec The Favourite, je ne sors donc que plus bouleversée de malaise et de génie avec Poor Things.