Félicitations. Vous êtes sur le point de regarder un film dans lequel un homme fabrique une femme de toutes pièces dans son sous-sol — et la critique internationale a unanimement décidé que c'était du féminisme. Prenez le temps d'apprécier ce moment. Quelque part, Mary Shelley se retourne dans sa tombe avec une régularité métronomique, et personne à Venise ne semble l'entendre.
Le Dr Baxter, de son côté, n'a pas créé la vie : il a juste inventé la colocation intergénérationnelle forcée dans un seul corps. IKEA n'aurait pas fait mieux en termes d'optimisation de l'espace.
On notera que cette situation, qui dans un film de genre ordinaire aurait donné lieu à une scène d'horreur en règle, est ici traitée comme le point de départ d'un bildungsroman féministe primé à Venise. Ce qui dit beaucoup, finalement, sur la capacité du cinéma à transformer n'importe quelle aberration neurochirurgicale en discours émancipateur dès lors qu'on lui adjoint de beaux décors et une bande originale au clavecin préparé.
C'est ici que commence le vrai problème du film — et il faut le nommer clairement, là où la presse a préféré regarder ailleurs en applaudissant. Poor Things est un film féministe réalisé par un homme, dans lequel une femme est littéralement fabriquée par un homme, éduquée par un homme, financée par un homme, accompagnée par des hommes, et dont l'autonomie finale est rendue possible par l'héritage d'un homme.
Le patriarcat, dans ce film, n'opprime pas Bella — il lui tient la porte, règle l'addition et disparaît discrètement pour qu'elle puisse se sentir libre. C'est du féminisme de prestation de services. Une émancipation clé en main, livrée montée, avec notice d'utilisation. Et pourtant — et c'est là où le film accomplit son véritable tour de magie — des cohortes entières de militantes ont brandi Poor Things comme une œuvre libératrice, les larmes aux yeux, en oubliant soigneusement que l'héroïne de cette libération avait été, au sens propre, assemblée dans un laboratoire par un patriarche en tablier.
Mais l'observation qui tue — celle que personne n'a formulée — est ailleurs. La liberté de Bella ne fonctionne que parce qu'elle n'a aucune mémoire. Elle n'a pas vaincu le patriarcat. Elle n'en a jamais subi un seul jour, parce qu'elle a été fabriquée après, en dehors, à l'abri de toute expérience sociale réelle. Ce que le film présente triomphalement comme une victoire féministe est en réalité, lu sans indulgence, la démonstration que la seule façon d'imaginer une femme vraiment libre au cinéma, c'est d'effacer d'abord toute son histoire.
C'est dans ce contexte savoureux que s'inscrit la libération sexuelle de Bella, saluée partout comme le geste le plus subversif du cinéma européen de la décennie. Sauf que Bella n'aborde pas la sexualité comme une révolution.
Elle l'aborde comme un protocole. Elle ne succombe pas au désir : elle l'inventorie, le classe, le compare méticuleusement d'une expérience à l'autre avec une rigueur qui ferait rougir un jury de thèse. La scène du bordel de Paris n'est pas scandaleuse — elle est presque administrativement efficace. On attend à tout moment qu'elle demande un reçu.
La vraie subversion de Bella n'est pas qu'elle couche, c'est qu'elle soit la seule personne dans la pièce à ne pas en faire toute une histoire. En cela, elle est bien la fille de son père : lui aussi préférait disséquer à ressentir. La créature a hérité du laboratoire.
Tout cela serait parfaitement cohérent si Lanthimos avait eu la discipline de s'arrêter à temps. Mais Poor Things est trop long — structurellement trop long, comme un discours brillant qui ne sait pas où placer sa dernière phrase et en essaie quatre. Un grand film, comme une bonne blague, sait exactement à quel moment se taire. Celui-ci, hélas, continue juste après le rire.
Ce qui est d'autant plus cruel que les décors, eux, n'ont pas ce problème. James Price et son équipe ont construit des espaces d'une discipline formelle absolue — chaque ornement à sa place, chaque proportion délibérément fausse, chaque couleur choisie comme on choisit un argument. Les intérieurs du Dr Baxter sont labyrinthiques et impossibles, habités de l'intérieur, pensés non comme des décors mais comme des états mentaux traduits en volume et en lumière. C'est là l'ironie fondamentale du film : l'homme qui n'arrive pas à finir son récit a eu la sagesse de s'entourer de collaborateurs qui, eux, savaient exactement quoi mettre dans chaque centimètre carré d'une pièce. Les décors de Poor Things sont ce que le montage aurait dû être — précis, souverains, et sans une seconde de trop.