Nous voici en présence d'un conte gothique-steampunk pas inintéressant sur bien des points. Une très belle mise en scène et mise en décor et costumes qui s'appuie un peu trop sur l'effet "trou de serrure" comme pour nous signifier que nous sommes des voyeurs. Ce qui ne me dérange pas en soi car c'est un peu vrai, mais qui en terme de netteté et de confort peut déranger. On aimerait sur certains plans plus de respiration...là c'est un peu anxiogène.
Emma Stone en créature de Frankenstein (cerveau d'un nouveau-né dans le corps de sa mère, glauque..) crève l'écran. Sa candeur doublée de sa spontanéité et de son caractère bien trempé en font un mélange détonnant, d'autant que c'est ce genre de film à performance où l'actrice est de quasi tous les plans, de toutes les situations, loufoques, humiliantes, délicates et elle est en constante évolution, apprend à parler, marcher normalement, et baiser...bref si vous aimez Emma Stone, vous ne serez pas déçu, on la voit sous toutes les coutures, sans mauvais jeux de mots, car en effet, le film tourne vraiment autour d'un sujet, le sexe.
Et c'est là le principal défaut du film. Voir ce personnage découvrir sa sexualité et la vivre pleinement est intéressant, fascinant si on veut mais ça ne vole finalement pas très haut. Il aurait sans doute fallu nuancer plus, creuser le sujet et encore je me questionne, mais enchaîner les scènes plus ou moins explicites qui prouvent la dévotion de l'actrice pour le rôle mais qui finalement raconte peu de choses. C'est évidemment une ode à la liberté (sexuelle) féminine, mais le film joue parfois aussi sur une morale trouble, soi trop libertine (tout le passage dans la maison close qui n'évoque que trop peu le côté social et nécessiteux de la profession) ou sexiste (la fin où Bella retourne auprès de son mari tout choisi), c'est peut-être un bon compromis pour ne pas énerver les féministes et masculinistes exacerbés mais la cohérence est un peu perdue. La liberté débridée de Bella raccroche difficilement les wagons de cette girouette morale et j'ai aussi eu du mal à adhérer à la soudaine soif de science du personnage. D'un coup Bella s'improvise chirurgienne, savante, sans doute pour suivre les traces de son créateur qui est mourant, le merveilleux Willem Dafoe, meilleur personnage de cette fable fantasmagorique, une sorte de Docteur Frankenstein martyrisé par son père et qui dénonce les travers de l'éducation masculine, mais la transition se fait maigre, brutale entre cette Bella libertine (un peu dans le besoin certes) et érudite.
Alors doit-on hurler au féminisme outrancier ou à la pornographie ? Clairement non. Certes les hommes semblent être ces pauvres créatures évoquées dans le titre mais ils ont tous cette part de nuances, qui les rendent à la fois dominateur mais attachant à l'égard de Bella. Même les personnages les plus antipathiques sont un minimum travaillés. Bella est là pour les recadrer et/ou les rendre fous au passage, mais surtout pour qu'ils avancent, mûrissent, surtout le mari à la fin qui finit avec un cerveau de chèvre, car lui c'était vraiment un cas désespéré...Blague à part, j'ai trouvé les scènes avec Mark Ruffalo hilarantes, quasi grotesques, totalement mon délire et le personnage qui finit plus bas que terre par amour finalement, lui qui démarre le film en mode Don Juan, m'a vraiment amusé. Une victime de Bella qui finalement ne fait qu'exprimer sa soif de liberté et ses désirs. Et voir ce personnage évoluer comme ça, dans des décors à la fois grandioses et sordides sur bien des points, avec une telle légèreté d'esprit, tout en abordant la question (un peu trop omniprésente certes) du sexe avec autant de désinhibition à ce je ne sais quoi de magique (du cinéma en somme)...l'auteur et l'actrice sont en roues libres.. Même si on repassera d'un point de vue moral mais doit-on s'indigner ? Non plus. Finalement le film effleure bien des sujets, permettant de se renouveler sans cesse, et il ne faut pas le blâmer, car ces idées sont autant de trouvailles visuelles qui mettent parfois sur le cul le spectateur, je suis en effet tombé amoureux de d'esthétisme. Un conte n'a pas ambition à révolutionner la pensée mais plutôt à questionner sur le monde et surtout à le faire ressentir...Et sur ce point le film est très sensoriel jusqu'à vous émerveiller ou vous donner la nausée. Une véritable expérience à l'image de Bella, singulière et passionnée.
La bande-son quant à elle s' appuie sur l'étrangeté ambiante, à la fois expérimentale, improvisée, atonale, tout pour rendre le tout plus vertigineux et coller un maximum aux thématiques. Le thème final, plus mélodique, est splendide.
C'est donc une franche réussite que cette curiosité cinématographique qui explore une manière à la fois organique et aussi artificielle (décor en cartons, ambiance théâtrale) de narrer une histoire hors du commun. Bien meilleur que le Frankenstein de Del Toro que j'ai trouvé bien fade à côté, et ces Pauvres créatures n'a pas non plus à rougir face au mastodonte de Netflix et peut même se vanter de mieux nous représenter le "beau" dans la noirceur.