Avec Pile ou face, Robert Enrico signe un polar qui ne semble finalement guère intéressé par son intrigue policière. Celle-ci existe pourtant : derrière la mort suspecte d'une femme se dessine notamment une affaire impliquant de jeunes drogués et les milieux huppés de la bourgeoisie bordelaise. Mais cette toile de fond demeure étonnamment floue et le film abandonne rapidement toute ambition de véritable enquête pour se concentrer sur ce qui constitue sa grande force : le face-à-face entre Philippe Noiret et Michel Serrault.


Le premier incarne un policier désabusé, fatigué des hommes comme de son métier ; le second un mari dont on ne sait jamais très bien s'il faut voir en lui un pauvre type, un manipulateur ou un assassin. Entre les deux s'installe un jeu de dupes particulièrement savoureux, porté par deux comédiens au sommet de leur art. Serrault excelle dans l'ambiguïté tandis que Noiret impose sa nonchalance et son ironie avec une évidence remarquable. Il faut évidemment ajouter à ce duo les dialogues de Michel Audiard. Très présent, le dialoguiste multiplie les aphorismes et les formules assassines sur le couple, les femmes, les hommes ou simplement l'existence. Les personnages parlent parfois davantage comme Audiard que comme des êtres ordinaires, mais le plaisir est réel et plusieurs répliques font mouche avec une redoutable efficacité.


Le regard porté sur les femmes est d'ailleurs assez intéressant. Le film semble pris entre deux époques : les femmes de l'ancien monde, enfermées dans un modèle conjugal devenu étouffant, sont regardées avec une certaine cruauté, tandis que les femmes plus modernes, libres dans leurs choix et leurs comportements, apparaissent presque comme les représentantes d'un monde nouveau. Face à elles, les deux protagonistes ressemblent déjà à des hommes d'une autre époque. Reste un polar finalement assez mince. L'intrigue périphérique manque de clarté, certaines pistes semblent à peine exploitées et la révélation finale se devine bien avant qu'elle ne survienne. Pile ou face vaut donc moins pour son mystère que pour ses personnages, ses dialogues et son atmosphère. On prend également un vrai plaisir à retrouver le Bordeaux du début des années 1980, ses rues, ses intérieurs et cette bourgeoisie que le film observe en arrière-plan.


6,5

Play-It-Again-Seb
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