Produit par un gros studio, "Poltergeist" a laissé sa marque dans l'histoire du genre pour une multitude de raisons : c'est l'un des premiers films d'épouvante tous publics qui mélange fantastique et horreur tout en ne faisant pas peur, le succès public rencontré lors de son exploitation en salles, la franchise générée (deux suites à la qualité déclinante ont été produites), les rumeurs superstitieuses dont ont fait l'objet les tragiques décès d'acteurs qui ont accompagné la production de la trilogie (et qui firent les choux gras de la presse à sensation de l'époque... et continue de nos jours sur Youtube).
Le grand public a retenu que Steven Spielberg en est le réalisateur alors qu'il l'a seulement produit. La paternité revient à son réalisateur, Tobe Hooper (surtout connu pour être le réalisateur du seul et unique "Massacre à la tronçonneuse" de 1974). Cette confusion est néanmoins entretenue par le film lui-même qui porte clairement la facture visuelle des films familiaux spielbergiens de l'époque.
Le scénario confronte une sympathique famille américaine middle-class à des phénomènes paranormaux de plus en plus violents, dans une histoire de maison hantée très contemporaine ponctuée à la fois de merveilleux (les effets lumineux stroboscopiques, ainsi que les visions fantômatiques luminescentes et éthérées, sont plutôt la marque de Spielberg) et traversée de visions horrifiques et gores (qui sont plutôt sous influence de Hooper).
Deux ans après "Shining", un autre film d'épouvante produit par un gros studio (l'un par la Warner, l'autre par la MGM) travaille le même matériau, à savoir des forces obscures oeuvrant à l'implosion de la famille nucléaire occidentale. Le retour de bâton fatal pour cette civilisation US construite sur le meurtre, le pillage et la spéculation immobilière.
A cette lecture possible, s'en ajoute une autre, relativement explicite du fait de l'importance du rôle des postes de télévision dans ce film (le générique de début en est la démonstration) : les présences démoniaques comme métaphore de la télévision, dont la présence envahissante au sein de la famille "s'empare" surtout des plus faibles et des plus influençables.
Le mix fantastique-horreur fonctionne plutôt bien, et le film fourmille de petites trouvailles scénaristiques et visuelles qui maintiennent le rythme sur les deux heures que dure le métrage : peurs enfantines qui se concrétisent (une poupée inerte et un arbre inquiétants qui prennent vie de façon effrayante), apparitions spectrales parfois poétiques, parfois effrayantes, esprits frappeurs tout d'abord espiègles (déplacement de mobilier) dont la menace augmente crescendo.
C'est ce film qui a entériné dans le ciné US d'exploitation, deux figures bien ancrées dans nos souvenirs cinéphiliques depuis "Les dents de la mer" et "Rencontres du 3e type" :
- celle de la famille moyenne américaine confrontée à l'improbable, à laquelle tout spectateur peut s'identifier (comme dans "E.T", "Retour vers le futur", "Gremlins", "Les Goonies", toujours des réalisations ou productions Spielberg nichées au creux des années '80)
- celle des universitaires spécialistes de phénomènes paranormaux et du personnage de medium tout-puissant qui viennent en aide aux dites familles (comme une sorte de "caution de véracité"), dont nombre de réalisateurs ont continué de s'inspirer.
Un ensemble de figures faisant désormais partie de l'inconscient collectif et réutilisées à l'envi encore aujourd'hui, pour réactiver une certaine fibre nostalgique eighties sur pellicule : que l'on pense à des films comme "Super 8", ou aux franchises telles qu'"Insidious" et "Conjuring", sans oublier des séries comme "Stranger things".
Les 10 dernières minutes sont un peu poussives et le climax pourra sembler kitsch au spectateur du XXIe siècle. Toutefois, si vous ne deviez voir qu'un seul "Poltergeist", c'est bien celui-ci car bien qu'étant une suite directe avec les mêmes personnages, le second épisode n'est pas parvenu à en retrouver le souffle et l'originalité.
A voir pour : la séquence drôlatique de Carol Ann, un casque de rugby sur la tête, qui glisse sur le sol de la cuisine poussée par les esprits frappeurs, devant sa mère enthousiaste ; la maman malmenée qui est projetée du sol au plafond dans une séquence très réussie de perte de repères physiques ; la séquence très graphique de l'universitaire en proie à une macabre vision d'automutilation (la seule qui puisse à la rigueur "choquer", encore aujourd'hui) ; les appels à l'aide spectraux de la fillette avalée par la télévision (idée reprise d'un vieil épisode de la "Twilight zone" des années '50, série qui avait marqué durablement les créateurs de ce "Poltergeist") ; le thème musical délicat dédié à Carol Ann, composé par Jerry Goldsmith.