Selon l’Exode 33:20, Dieu, en tant qu’il est un être transcendant, ne peut être représenté : « L'Éternel dit : Tu ne pourras pas voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre». C’est dans cette perspective que semble s’inscrire le court-métrage de Dylan Clark, réalisé afin de questionner les limites mêmes de la représentation du divin.
Le film met en scène une étudiante préparant une présentation orale autour d’un tableau intitulé Portrait of God, réduit à un simple fond blanc. Pourtant, les spectateurs interrogés affirment en effet avoir vu Dieu et livrent des descriptions physiques étonnamment « détaillées » (Portrait of God, 2023) : le film convoque alors la subjectivité du spectateur-contemplateur. C’est précisément ce paradoxe qui trouble l’étudiante : comment une telle précision descriptive peut-elle émerger d’une absence totale de représentation figurée ?
À l’inverse de saint Thomas qui affirme dans l’Évangile selon Jean, en 20:25, qu’il ne peut croire que s’il a vu (« Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, [...], je ne croirai pas »), le film suggère ici une logique inverse : ce n’est pas la vision qui fonde la croyance, mais la croyance qui semble produire — ou du moins orienter — la vision. Ainsi, le spectateur ne perçoit pas Dieu à partir d’une présence concrète, mais il projette sur le vide une forme issue de ses propres savoirs religieux et culturels. La foi deviendrait alors productrice d’images. Cette idée est renforcée par l’histoire des représentations chrétiennes, notamment avec la fixation progressive d’une iconographie du Christ à partir du XVe siècle, qui a contribué à stabiliser des formes visuelles stéréotypées. Dès lors, les descriptions observées dans le film pourraient etre comprises comme le produit de cette mémoire picturale collective.
Cependant, le court-métrage ne se limite pas à cette réflexion sur la projection mentale : il bascule vers une autre logique, celle de l’horreur, pour déplacer la question vers le terrain de l’insoutenable.L’étudiante, croyante, perçoit à son tour la silhouette de Dieu, mais sous une forme monstrueuse et profondément inquiétante, ce qui la pousse à quitter la pièce. Loin de représenter Dieu de façon traditionnelle, la description physique qu’on en a est brièvement esquissée et renvoie aux codes traditionnels de la créature monstrueuse : l’usage d’un référentiel commun, l’être humain, altéré par des attributs qui suscitent le dégout ou de l’angoisse plutôt que la reconnaissance.On ne s’éloigne pas totalement de la représentation, puisqu’il y a forme, mais on bascule dans une représentation déformée. Notons aussi que cette apparition est très allusive : elle ne se donne pas entièrement à voir. Cette incomplétude visuelle est essentielle puisqu’elle empêche toute fixation stable de l’image de Dieu, ce qui renvoie à l’idée d’une incapacité à représenter.
Le film inscrit alors cette expérience dans une tradition de l’horreur où la vision elle-même devient dangereuse. On peut notamment penser aux oeuvres de Stephen King où la perception de l’invisible, au sens ce qui ne peut être perçu pour l’être humain, entraîne une perte du personnage. Ainsi, lorsque la créature ouvre la bouche et laisse apparaitre des points lumineux, ceux-ci provoquent chez l’étudiante un état de sidération. La perception ne produit plus de compréhension mais elle produit la déperdition du personnage. On peut alors comprendre ces « lumières » comme la matérialisation d’une limite métaphysique : elles signalent ce qui ne peut être intégré dans une perception humaine stable. Cet usage de ces sources lumineuses ne sont pas sans rappeler les « lumières mortes » mentionnées dans les deux chapitres de Ça.Dans l’univers de Stephen King, les lumières mortes sont les formes de vie de Ça qui lui permettent de se métamorphoser et, si elles sont contemplées, conduit le personnage attaqué à des visions terrifiantes ainsi qu’à une confrontation directe avec la mort. Celui qui contemple est enclin à voir quelque chose de trop grand pour lui et d’inaccessible. À l’image de Berverly, confrontées aux « lumières mortes » dans les souterrains de Derry (Ça, 2017), l’étudiante en art entre elle aussi dans un état de transe où la perception entraîne sa déperdition. Le film suggère alors que toute tentative de figurer Dieu ne mène pas seulement à une erreur de représentation, mais plutôt à une forme de débordement cognitif. Si Dieu est considéré comme « rien de plus grand ne [pouvant] être pensé » (Proslogion, Anselme), alors voir Dieu détruit la structure même du sujet percevant.
C’est pourquoi l’étudiante reste fixée plus de trois heures sans bouger de son siège : l’expérience n’est pas un déplacement mais un avertissement sur le fait que se figurer Dieu est un acte qui la conduit nécessairement à sa perte.
Dans cette perspective, la scène finale prend une dimension symbolique forte. L’étudiante apparaît en en larmes, la chemise tâchée de sang, causée par son collier en croix qu’elle maintient fermement. Ce geste condense une contradiction centrale du film : c’est précisément l’objet de foi, la croix tenue avec vigueur, qui semble déclencher l’expérience visuelle.
Autrement dit, la croyance ne se contente pas de justifier la vision : elle la produit activement, ou du moins semble en être la condition de possibilité. À rebours de Thomas l’Apôtre, la foi n’est pas une attente de preuve mais un mécanisme de projection.
On peut également établir un rapprochement formel avec le cinéma de Jordan Peele, l’une des figures importantes du cinéma contemporain. Cette image de l’étudiante en larmes, larmes qui témoignent de ses transes, est un écho clair à la scène de Chris lors de son hypnose (Get Out, 2017). Ce constat peut montrer que l’expérience de perception est une expérience de l’invisible et de l’insoutenable. Toute volonté de perception vers un au-delà qui, par définition, est impénétrable, le subconscient pour l’un, Dieu de l’autre, crée nécessairement une perte de contrôle de l’individu.
Ainsi, le film ne se contente pas de proposer une histoire : il ouvre une véritable réflexion à la fois spirituelle et métaphysique. Comme nous l’avons dit, si nous concevons Dieu comme un être transcendant, alors il est impossible de pouvoir se le représenter. Et, si le spectateur persiste à vouloir le voir, ou s’il prétend pouvoir le saisir pleinement, cela pourrait relever du péché d’orgueil. Par cette tension, le film semble suggérer que Dieu échappe à toute représentation stable et pleinement saissable, invitant le sujet à accepter cette part d’invisible plutôt que chercher à la maîtriser.