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Le corpus de Steven Soderbergh peut sembler thématiquement déconstruit, alternant entre le film de braquage à la cool de Ocean’s Eleven à l’horreur paranoïaque de Unsane, en passant par le biopic success story de Erin Brokovich, le polar narco de Traffic ou le drame social façon Magic Mike. Mais pourtant il y a un point commun à toutes ces œuvres, celle de penser avant tout sa caméra avant de broder un film autour, à la manière d’un Brian De Palma. C’est donc la variation de ses dispositifs qui crée la multiplicité de son cinéma en guidant la narration et les thèmes.
Et c’est par cette approche qu’est né Presence. Se demandant longtemps s’il était possible de tenir un film entier en vue subjective, et par ce truchement en une succession de plans séquence, le moment eurêka lui vint par l’approche spirituelle qui justifierait ce parti pris. En incarnant l’esprit, Soderbergh devenant alors acteur à part entière dans son oeuvre, il est possible de justifier ce choix esthétique sans devoir tordre la suspension consentie de l’incrédulité comme le font moult found-footages où l’on continue à faire tourner la caméra contre tout bon sens. Mieux encore, on pouvait justifier les coupes de plans en simulant les absences de la présence éponyme par des fondus au noir de durée plus ou moins longue selon la durée de l’ellipse. Et quand en plus on brouille la perception de la temporalité par le fantôme, on obtient un parfait usage du dispositif dans une simplicité ludique efficace.
Le cinéaste ayant de la bouteille, il parvient à dépasser le simple gimmick technique et propose ainsi une véritable utilité à son parti pris. Par cette entité flottante, il nous fait d’emblée visiter les lieux de l’action dans lesquels nous seront confinés. On s’approprie la demeure pour être en mesure par la suite de pénétrer dans l’intimité de la famille qui va s’y installer. Une famille éclatée où chacun s’isole dans sa bulle, sa pièce de vie, et que la présence vient relier les unes aux autres dans ses errance, donnant ainsi une tapisserie de ce qui se trame : favoritisme des deux parents envers leurs deux rejetons, affaires illégales de la mère qui repoussent le père, crétinerie et vilenie juvénile du fils, traumatisme endeuillé de la fille…
L’intrus se pose d’abord en tant qu’observateur, rappelant le passivisme de A Ghost Story, avant de saisir les enjeux de sa venue dans cette cellule, familiale et carcérale. Ses intentions sont floues, faisant tantôt possessif, tantôt protecteur. Et lorsque sa première interaction avec le monde tangible survient, tardivement, l’effet n’en est que plus saisissant, comme sorti des cartons d’une frange du cinéma fantastique oublié.
Presence est in fine bien l'œuvre attendue. Si son fil rouge narratif sous forme de thriller aux accents dramatiques dévoile rapidement ses coutures, c’est bien la manière de mettre en scène son déroulé qui lui fait tirer son épingle du jeu. Une audace formelle qui brille par la simplicité du scénario que l’on lui adjoint, et continue d’identifier Soderbergh comme un expérimentateur qui parvient sans cesse à se renouveler et à nous intéresser. Le tout dans une méthode de production à moindre coût et en auto-financement qui lui permet d’enchaîner les projets sans devoir rendre de comptes.