Princesse Mononoké est une œuvre de Miyazaki particulièrement sombre, mais jamais désespérée. Humains, esprits, nature, démons sont en guerre. La haine nourrit la haine et se retourne contre l’autre dans une spirale sans fin. Elle dévore comme des vers grouillants, partant de l’intérieur, débordant à l’extérieur, exterminant tout sur son passage. Miyazaki traduit cette réalité par des images à la fois suggestives et troublantes.
C’est aussi une œuvre lumineuse. Les paysages, harmonieux et apaisants, invitent à la contemplation. Les sylvins, présences silencieuses aux yeux noirs, observent et appellent les humains à apprendre à voir autrement.
Enfin, c’est une œuvre complexe. Les personnages sont nombreux et profonds. Il n’y a pas de réalité purement lumineuse ni entièrement obscure.
- Le prince Ashitaka, au cœur pur, porte une intention magnifique, qui pourrait être le chemin d’une vie : « Porter sur le monde un regard sans haine. » Pourtant, il est atteint dans sa chair, marqué, non indemne. La haine l’a saisi et menace de l’engloutir. Pour protéger la vie d’autres humains, il tue avec une violence qui le dépasse. Il incarne celui qui combat sa propre violence et haine, sans s’en rendre complice.
- Dame Eboshi, qui protège les exclus — prostituées, lépreux — est aussi habitée par un esprit de conquête et de défense.
- Princesse Mononoké, sauvage et chevauchant les loups blancs, ne voit d’autre choix que de tuer pour protéger.
- Le Shishigami, dieu-cerf, guérit ou tue sans haine ; il incarne la seule réalité parfaitement libre, traversant ce monde sans en être affecté.
Existe-t-il une voie de sortie ? Peut-on briser le mur de haine et de séparation entre le monde des humains, celui des animaux, du végétal, et des forces invisibles ? Miyazaki suggère sans rationaliser, proposant plusieurs pistes :
- Reconnaître que tous souffrent. Chacun a ses raisons de haïr, y compris « l’ennemi ». Cette souffrance commune peut devenir une voie vers le renoncement à la haine. Personne n’est pur ni innocent.
- Cultiver un regard sans haine. C’est le choix d’Ashitaka, mais aussi celui du Shishigami face au fusil de Dame Eboshi. Il en meurt, mais triomphe car la haine ne le possède pas.
- Reconnaître l’autre dans sa douleur. Quand Ashitaka soigne Princesse Mononoké, il lui dit : « Tu es belle. » Une reconnaissance de sa beauté à travers sa blessure. Lui-même est un être blessé.
- Renoncer à maîtriser. Dame Eboshi espère sauver l’humanité en tuant ce « mystère » qui la dépasse. Mais en agissant ainsi, elle plonge le monde dans le chaos. Son acte, voulu salvateur, condamne le monde qu’elle voulait sauver. Elle vit alors un retournement radical : renoncement à sa ville industrielle, émerveillement face au renouveau de la nature, humilité retrouvée.
- Accepter la tension. Ashitaka et Mononoké se sont rencontrés, reconnus, sauvés. Pourtant, ils ne choisissent pas de vivre ensemble. Ils retournent chacun dans leur monde : lui parmi les humains, elle dans la forêt. Un amour non fusionnel, respectueux de la voie propre à chacun.
Princesse Mononoké ne délivre aucun message simpliste. Il embrasse à bras le corps la thématique de la haine et propose des voies réelles de libération. Cette œuvre peut toucher quiconque accueille ce bijou d’animation au-delà des « jolies images » et de l’écrin musical qui les accompagne.