Prison sans barreaux marque la première des trois collaborations entre le réalisateur Léonide Moguy et l’étoile filante Corinne Luchaire. Comme pour Conflit, leur film suivant (dans lequel apparaissent aussi Annie Ducaux et Roger Duchesne, d’ailleurs !), ce long-métrage adopte un point de vue progressif sur un sujet de société qu’il était audacieux d’aborder à l’époque, à travers une nouvelle directrice d’une maison de correction pour jeunes filles, qui tente d’humaniser un système répressif.
Bon, il faut bien l’avouer, le scénario est d’un idéalisme naïf. Ce que soulignent notamment les relations entre la directrice et la jeune prisonnière incarnée par Luchaire — d’une pureté morale complète (dans le sens où aucune des deux n’a absolument rien à se reprocher !), sans la plus petite complexité ni ambiguïté —, mais aussi la caractérisation ultra-manichéenne et sans le moindre soupçon de nuance des antagonistes de l’histoire (à savoir certaines gardiennes des lieux !). En revanche, il y a un aspect de l’histoire que j’aurais bien voulu voir démodé, lui, mais qui ne l’est hélas pas du tout, et que je ne m’attendais pas à voir mentionné dans un film français sorti en 1938 : les violences sexuelles. Même si cela ne sert globalement qu’à montrer l’innocence de la jeune prisonnière susmentionnée, j’ai été secoué par le fait qu’elle est présentée comme une victime d’abus sexuels de la part de son beau-père et qu’elle a été punie par la société (la famille, la police !) parce qu’elle a refusé de fermer sa gueule.
Sinon, pour en revenir aux défauts, l’intrigue ne fait qu’avancer par séquences chocs pour ce qui est d’évoquer le thème principal, tout en ne parvenant pas à construire un véritable monde dans le milieu dans lequel se déroule l’ensemble. C’est désincarné. À l’exception du médecin et du personnage incarné par Ginette Leclerc, il n’y a aucun personnage secondaire un minimum construit. Les jeunes pensionnaires forcées se contentent juste de former un groupe homogène dont ne ressort aucune personnalité. Les membres du personnel sont trop peu exploités et laissent tellement peu d’impressions qu’en dehors de la grande méchante bien méchante en chef, il est difficile de distinguer qui est qui, qui est quoi.
Pour ce qui est du médecin, il est malheureusement joué par le très fadasse Roger Duchesne (acteur que seul Jean-Pierre Melville a réussi à mettre en valeur en lui confiant le rôle-titre de Bob le flambeur !), dans un personnage qui aurait pu être autrement mémorable, d’autant plus que c’est le seul du lot à être « gris », étant donné qu’il peut faire preuve d’une bienveillance sincère, tout en étant capable de choses médiocres, voire répréhensibles. Par contre, Ginette Leclerc, en pensionnaire délurée, rebelle jusqu’aux bouts des ongles, crève l’écran et éclipse même — en dehors de Luchaire — ses partenaires à chaque fois qu’elle apparaît. En conséquence, je n’ai guère été étonné d’apprendre qu’après avoir vu ce film, Raimu avait décidé de l’imposer comme partenaire dans La Femme du boulanger.
Sinon, avec sa grande beauté atypique, sa photogénie exceptionnelle et son jeu spontané (contrastant avec celui, assez guindé, d’Annie Ducaux !) — plus Nouvelle Vague avant l’heure qu’années 1930 —, Luchaire parvient à s’imposer sans mal comme la véritable tête d’affiche de l’œuvre.
Bref, Prison sans barreaux a de bonnes intentions, mais la façon de les défendre est dénuée de subtilité et manque de corps, ce qui lui ôte une grosse part d’efficacité narrative. En fait, les seuls intérêts de le regarder aujourd’hui — si l’on fait abstraction du fait qu’on a là une petite preuve que blâmer la victime ne date pas d’hier — se résument en deux noms : Ginette Leclerc et Corinne Luchaire.