Punishment Park, entre Millgram experiment et télé-réalité

L'oeuvre la plus connue de Peter Watkins. Réalisé en 1971 suite à la volonté de faire un film sur le procès des Seven de Chicago qui a secoué l'Amérique trois ans plus tôt, le film se veut en fait une véritable expérience sociale dans un pays alors fracturé par la guerre, la ségrégation, les disparités sociales.


Tous les acteurs sont soit des militants dans la vrai vie (pacifistes, black panthers, féministes etc) soit des partisans de l'ordre et des "bonnes moeurs". Les dialogues spontanés sont d'authentiques interactions et sentent le vécu, donnant une sincérité au ton hallucinante.
Parfois avec une agressivité et une défiance inouïe nous faisant éclater au visage la réalité clivée de l'époque, chacun apporte sa vision du monde dans lequel il est en train de vivre, les raisons de son engagement, ses inquiétudes, laissant entrevoir aussi les paradigmes dans lesquels leur semble se jouer la direction du monde (influence des lois et des médias pour les uns, discipline personnelle pour les autres).


On peut ainsi plonger dans divers schémas, comme par exemple lorsqu'une chanteuse militante issue de bonnes conditions sociales partage avec l'accusation l'argument moral comme motivation mais diverge radicalement lorsqu'il est question de la vision du monde. La véracité fulgurante de l'interprétation est dopée par le contexte tout frais des années 70 naissantes. Seul le cadre apporté par le synopsis est fictif.


Reprenant la partie de la loi Subversive Activities Control Act de 1950 (alors appliquée par le président Richard Nixon) qui portait sur la détention d'urgence, Watkins emploie en effet le mode de l'uchronie pour pousser légèrement les implications de la loi. Il invente un camps de redressement, Punishment Park, dans lequel les éléments subversifs capturés peuvent choisir de passer trois jours au lieu de purger leur longue peine de prison.


Punishment Park est à la fiction ce que Edvard Munch la danse de la vie est au documentaire. Pour être plus précis, disons que le premier est un documentaire qui penche vers la fiction là où le second est une fiction qui tend vers le documentaire.


Mais, pourtant, le cinéaste engagé prend le pas de façon récurrente sur le cinéaste critique. Contrairement à La Commune Paris 1871 où il réussira à donner un ton de caméra et un temps de parole égal à tous ses protagonistes, Punishment Park fait légèrement la part belle aux militants, dans la première partie notamment.
Par exemple, en changeant de scène juste après une réponse cinglante de militant au tribunal. Des sons percutants viennent aussi ponctuer les moments choquants, ce qui pourtant appartient plutôt à un procédé que Watkins dénoncera année après année, film après film, comme appartenant à la "monoforme". Et il y a moins de plans longs que dans d'autres films qu'il a réalisé, quitte à moins laisser le temps au spectateur de digérer ce qu'il voit. C'est sûrement là le révélateur de la difficulté à concilier cinéma réaliste et cinéma d'opinion, comme cela était déjà visible dans The Gladiators.


On notera toutefois que le réalisateur ne lésine pas sur la distanciation, permettant au spectateur de se rappeler que la caméra existe, en laissant intervenir les acteurs (militants ou policiers) au devant de celle-ci, et en multipliant les entretiens là où les éléments fictifs commencent à prendre de l'importance.
Cette distanciation permet de nous rappeler que le film aussi est une oeuvre à un certain degré partial, car l'oeil du cinéaste est décelé par son interaction avec les acteurs.


Par ailleurs, le réalisateur n'aurait-il pas fait comme un caméo vocal dans l'intervention d'un certain journaliste anglais dénonçant les agissements des forces de l'ordre ?
Cette volonté de percer la frontière jusqu'alors sacrée rejoint la réflexion nourrit à l'époque par le cinéma de la Nouvelle Vague.


Il faut aussi souligner l'éclatement du scénario original par la participation des acteurs, amplifiant et modifiant le cours du récit pour le mener, telle la terrible expérience de Millgram, au delà de l'axe convenu.


Punishment Park a bénéficié d'une ressortie française en 2007. Résonnant alors avec la triste actualité des dérives de la lutte contre le terrorisme, il est difficile de ne pas également penser aux violences policières, à la résurgence de racisme, à la prison de Guantanamo, toujours active à ce jour, tout comme le Subversive Activities Control Act.
Avec Punishment Park, Peter Watkins, inventeur de l'uchronie documentaire expérimentale (ou documentaire spéculatif), annonciateur malheureux de la télé-réalité, et néanmoins auteur contestataire, nous pousse certes à nous révolter contre les guerres et l'oppression, mais encore nous incite t-il à nous questionner sur le traitement médiatique des actualités et à nous mettre face à face avec les rôles que nous nous donnons dans la vie.


De plus, les dialogues entre les acteurs d'un bord ou d'un autre soulèvent des dilemmes encore d'actualité : y a t-il une guerre juste ? Où s'arrête la responsabilité du citoyen ?


Par dessus tout, il constitue un cinéma à la fois dérangeant et percutant, en début de maturation mais encore en recherche, donc parfois non-dénué de contradictions; un peu comme Spinoza qui, au nom de la raison et de la pensée active, rejetait l'indignation mais ne pu s'empêcher de vouloir aller placarder des affiches de protestation contre l'assassinat des frères De Witt, dans la Hollande du XVIIème siècle.


On peut regretter que le milieu du park et du tribunal ne permettent que peu de sortir du discours moral ou judiciaire, pour aborder un sujet qui contient pourtant bien une dimension économique systémique (les raisons de la guerre au Vietnam étant par exemple elles aussi en grande partie économique). Et la dénonciation des mass médias fonctionne moins bien que dans d'autres pseudo-documentaires de Peter Watkins, mais l'ensemble relève tant de l'OVNI cinématographique et situationnel qu'il mérite une relative bonne place dans le classement des réalisations du cinéaste.


Je mets 3.5 étoiles pour la réalisation et la mise en scène, 4 pour l'improbable aspect participatif et expérimental du film. Cela fait 7.5 que j'arrondis à 7 pour SC.

Dilijuco
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le 2 févr. 2021

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