Oui, vous avez bien lu le titre, et j'ai spoilé à dessein : c'est vraiment ça.
Tous les thèmes de Cronenberg sont abordés en un film, majeur de sa première phase, faisant le duo avec Frissons de par leur universalité dans l'univers du cinéaste : la transformation du corps, la sexualité, le meurtre, la maladie, la transmission et le trouble dans le genre (ça c'est mon interprétation de 2026, pas sûr que Cronenberg ait voulu toucher le sujet du trouble dans le genre que la question trans amène à ce niveau là à cette époque là ; mais il est appréciable aujourd'hui pour ça), et la chirurgie ; et l'angoisse existentielle qui en découle ; et les élites de la médecine (ou autre) qui voient et comprennent tout ça.
Des mondes esthétique et réflexif se créent alors : de l'humain transmuté en machine/monstre qui mange/viole/tue ce qu'il désire malgré lui, en passant par les cliniciens et politiciens incapables de saisir l'enjeu mais le dominant quand même, devenant inquiétants conséquemment ; puis par le trouble qu'un changement corporel si drastique amènerait à la psyché d'un individu (une brève référence est faite à Freud dans ce sens ; on sent le désir de namedropper et d'effleurer le sujet maladroitement) et le drame personnel qui suivrait cette transformation ; et on se pose cette question au combien fascinante et (si peu) subversive : s'il poussait une bite dans l'aisselle d'une femme, son réflexe ne serait-il pas de séduire et violer et tuer tous les individus qui lui passent devant ?
Mais ce film n'est ni essentialiste ni un rape and revenge, car ce n'est pas ce qui intéresse Cronenberg ; il en est même l'inverse : la personnage principale n'a pas subi d'agression préalable, et l'auteur ne fait aucun fétichisme, Rose a "juste" vécu un accident qui l'amène dans cette clinique isolée dans la campagne canadienne (?), et elle devient cette sorte de vampire assoiffé de sexe et de sang qui va permettre d'aborder les sujets favoris du réal.
On passe les côtés cheap du film, les dialogues random et le jeu d'acteurs approximatifs (comme dans toute bonne série b) : l'ambiance est là, quelque chose de subversif se passe avec le visionnage, d'un point de vue spectateur ; on rentre dans l'esthétique d'un auteur qui débute : avec le recul c'est encore mieux quand on est fan du gars, et j'écris cette critique dans ce sens.
Pour en revenir au film : Rose fait ce qu'elle a à faire. Elle viole, séduit et tue tout le monde. Elle ne peut s'en empêcher. Nous n'irons pas jusqu'à l'horreur chromatique d'un Tetsuo dans le même genre, el famoso "body horror" supplément makina, Rage restant un départ de filmographie, mais on aurait pu imaginer après coup voir la verge et le corps de Rose pénétrer, fusionner, par exemple, avec une voiture, une machine, une moto : l'engin qui la met dans le fossé au début du film, la menant à cette chirurgie expérimentale, que Cronenberg adore mettre en scène, ce qu'il fera de nouveau dans Faux Semblants, abordant alors le thème de la fusion des outils métalliques et de l'homme, du technologique et de l'organique (car Cronenberg se dirigera vers ça plus tard, avec Scanners ou Existenz).
Alors Rose devient cette chasseuse victime d'elle même et de son corps changeants.
Bref, c'est une femme accidentée, subissant la chirurgie et la technologie, et son désir dégoulinant de ses pores, son goût naissant pour l'hémoglobine et le monde des médecins la poussent vers un vampirisme jubilatoires filmiquement.
Tous les sujets fondateurs de l’œuvre du réal de La Mouche sont là : la médecine, la transformation corporelle, la peur, l'horreur, le sang et le drame : voyez et revoyez ce film si vous aimez le gars, car c'est un condensé de ses idées, en plus d'être bien dégueulasse quand il faut.
On ne peut également s'empêcher d'y voir le côté visionnaire de Cronenberg, comme une métaphore du SIDA avant l'heure , Rose transmettant cette "maladie" par sa sexualité (et "Frissons", sorti 2 ans avant, y fait référence aussi) ; et la fin du film en mode confinement avec l'épidémie qui se repend, a des aires de période COVID.
Quand on aime le body horror dont Cronenberg se défend d'être le patriarche, comme Portishead refuse l'appellation de "trip hop" : ce "RAGE" est une pierre à l'édifice. Ca va dégoutter des gens, mais ça fait son effet pour qui aime être dérangé artistiquement et esthétiquement.