Une adaptation qui déterre la brutalité sous le vernis pastoral

Spoliées de leur héritage ancestral au trépas de leur père, Madame Dashwood et ses trois filles se voient contraintes de quitter leur domaine pour un modeste cottage, où la retenue farouche d'Elinor, éprise en secret d'un galant empêché, contraste avec l'impétuosité de Marianne, précipitée dans les rets d'un séducteur volage sous le regard éploré d'un colonel taciturne.


I. Un refus salutaire de la carte postale victorienne

Il sied d'emblée de saluer, avec une admiration sincère, la résolution dont fait preuve la cinéaste britannique en s'écartant résolument de la caricature figée que l'on impose trop souvent à l'époque victorienne, ainsi que de cette cette imagerie romantique mièvre et enluminée, digne d'une illustration touristique, qui gangrène tant d'adaptations classiques du corpus austenien.


II. Une esthétique ancrée dans la glèbe et la rudesse

L'approche visuelle retenue s'avère singulièrement fruste, terrienne, voire tellurique dans son ancrage. L'objectif s'attarde longuement sur des paysages bruts et déchiquetés, sur une nature verdoyante mais nullement idéalisée, sur des sous-bois détrempés où la fange et l'humidité suintent à chaque plan, le tout baigné d'une lumière naturelle qui se refuse à tout artifice esthétisant. Ce naturalisme assumé donne à la précarité pécuniaire et à la pression sociale pesant sur les sœurs Dashwood une tangibilité autrement plus sombre et plus poignante que ne l'eût permis quelque photographie léchée.


III. La brutalité tapie sous les conventions

Ce parti pris rappelle avec une acuité féconde que, derrière les idylles romantiques, les flâneries champêtres et les usages mondains, se dissimule une réalité autrement plus impitoyable : pour une femme privée d'indépendance matérielle, aimer et convoler ne relevaient pas de la seule inclination du cœur, mais constituaient également, et peut-être surtout, une question de survivance pure et simple. La réalisatrice place ainsi cette fragilité économique au cœur même de son propos, rappelant que les sœurs Dashwood demeurent captives d'un système successoral qui ne leur octroie quasiment aucune autonomie véritable.


IV. Une sororité dépoussiérée et nécessaire

C'est dans la relation unissant les deux sœurs aînées que réside le cœur véritablement palpitant de l'ouvrage — une adelphité traitée avec une profondeur et une nécessité qui tranchent avec le traitement souvent accessoire réservé à ce type de lien dans les réalisations antérieures. La complicité et l'intimité qui lient ces deux âmes se révèlent d'une vibration et d'une poignance remarquables, transcendant le simple cadre du récit sentimental.


V. Deux interprètes en parfaite symbiose contrastée

L'histrionne Daisy Edgar-Jones incarnant l'aînée déjoue les attentes en conjuguant une retenue et une subtilité admirables pour donner corps à une douleur contenue, jamais exhibée, quand sa cadette, interprétée, elle, par Esmé Creed-Miles insuffle à son propre personnage une liberté sauvage et une impétuosité communicative. Les intrigues amoureuses qui traversent la pellicule, pour réussies qu'elles demeurent, paraissent presque reléguées au second plan face à la puissance de cette alliance fraternelle — hiérarchie narrative qui témoigne d'une sagacité de mise en scène peu commune.


VI. Une découverte vierge de toute référence livresque

Je confesse, en toute probité, n'avoir jamais parcouru le roman fondateur dont procède cette transposition — circonstance qui, loin de handicaper mon jugement, m'aura peut-être permis d'apprécier cette œuvre cinématographique dans sa seule et pleine autonomie créatrice, sans le filtre comparatif qu'impose immanquablement la fidélité à un texte source.


Trilaw
8
Écrit par

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il y a 3 jours

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