Sara est une enfant. Une enfant de treize ans, qui entre dans l'âge où elle va devoir se départir de ce qu'il reste d'enfance en elle. Autour d'elle gravitent sa petite sœur, ainsi que de véritables adultes : sa mère et la compagne dont elle partage l'existence, et, dans une autre maison, son père et la nouvelle compagne de celui-ci.
Sara, sur le prénom de laquelle le titre espagnol semble bégayer, a de quoi se retrouver "rara" (bizarre, étrange, en français), puisque sa jeune existence va devoir affronter une triple crise : son entrée dans l'adolescence, avec un amour lointain, inavoué, pour un garçon, et tristement inabouti ; sa difficulté de plus en plus grande à assumer, face à ses camarades, le couple parental que forment sa mère Paula (Mariana Loyola) et son amie Lia (Agustina Munoz), couple lui aussi "rara", craint-elle, aux yeux de ses jeunes congénères ; son refus, d'abord, puis son désarroi, face à la demande paternelle de les héberger, elle et sa petite sœur, dans son foyer plus standardisé, puisque hétérosexuel...
La réalisatrice, proche des milieux homosexuels, ne déploie toutefois pas son film comme un étendard militant. Si leur couple lesbien semble vécu par les jeunes femmes avec beaucoup de bonheur et de naturel, Pepa San Martin n'escamote rien des difficultés que peut poser une telle situation à l'entourage immédiat. La figure masculine, en la personne du père, n'est nullement caricaturée et ce Victor (Daniel Munoz) tente d'être présent malgré toute la distance que lui imposent les circonstances.
Enfin, Pepa San Martin semble n'avoir pas souhaité en rajouter sur la cruauté du monde et toute cette histoire de doutes, tiraillements puis déchirements est filmée dans une palette très délicate, de teintes chaudes, presque carnées, comme baignant dans une douceur amniotique. Les plans sont souvent d'une beauté contemplative qui laisse deviner l'influence du cinéma allemand contemporain, au contact duquel la réalisatrice s'est en partie formée.
Impossible également de ne pas souligner l'extraordinaire présence de l'actrice principale, la toute jeune Julia Lübbert, sur laquelle Pepa San Martin braque une caméra incroyablement attentive, sachant faire parler son visage et recueillir ses expressions les plus fugaces. Présence essentielle, puisque tout le scénario s'édifie à partir de ses perceptions. Présence clé, puisque la réalisatrice - et ce n'est pas le moindre de ses mérites - accorde à ces yeux encore enfantins le droit de porter sur le monde un regard déjà adulte.
Un film regorgeant de richesses, donc, aussi discrètes que subtiles, tendres, éclairantes...