Revelations
6.1
Revelations

Film de Yeon Sang-Ho (2024)

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Avec Revelations, Yeon Sang-Ho poursuit son petit bonhomme de chemin, à l’ombre des géants du cinéma sud-coréen contemporain — Park Chan-Wook, Bong Joon-Ho, Kim Jee-Woon, Na Hong-Jin. Avec cette nouvelle proposition, il continue de tracer un sillon bien à lui, fidèle à cette manière si singulière de mêler drame intime — souvent familial — et cinéma de genre, nerveux, tendu, habité.


C’est avec Dernier train pour Busan en 2016 que Sang-Ho frappe un premier (grand) coup : film de zombies haletant, film de train parfaitement rythmé, film sacrément bien foutu, porté par une tension continue et principalement tramé autour de l'histoire d'une relation père-fille problématique. Les zombies fonctionnent ici, comme souvent, comme prétexte narratif, comme levier pour aborder des enjeux plus importants.

Déjà, les ingrédients de la recette Sang-Ho sont là : puissance visuelle de certaines séquences clés, urgence narrative, dialogues ciselés, multiples retournements de situation dépoussiérant le genre. Un petit tour de manège avec son lot de vertiges émotionnels. Premier coup de chapeau !


Quatre ans plus tard, avec *Peninsula*, Sang-Ho prolonge l’expérience. Même univers (zombie), autre ambiance. Le film explore ici le fonctionnement (ou le dysfonctionnement) de la famille, le deuil, la solitude, l’abandon. Tout ça dans une Corée post-apocalyptique isolée du monde. La ville d'Incheon, transformée en bunker géant, devient alors un terrain de jeu idéale pour que Sang-Ho développe de nouveau ses obsessions thématiques. Plus expérimental, ce *Peninsula* permet à Sang-Ho de pousser les potards à fond, de tester les limites. En point d'orgue de cette logique : des courses-poursuites ultra cheap façon Mad Max du pauvre, à la limite (de la limite) du kitsch. Le film divise, la démarche reste cohérente. Sang-Ho qui explore.


Dans *Revelations*, Sang-Ho continue ce travail. Une fois encore, il creuse le sillon du drame intime dissimulé sous les oripeaux d’un thriller poisseux, noyé sous la pluie, ponctué d’incursions horrifiques. On touche ici à l’intime de l’intime, avec en toile de fond des thèmes lourds : l’enfance, le mal, la foi, la culpabilité, le chaos intérieur — autant de failles profondes placées au cœur du récit.

Les "révélations" — on y est — servant de moteurs à un scénario redoutablement efficace, relu et corrigé (excusez du peu) par Alfonso Cuarón lui-même, producteur exécutif pour l'occasion.


Le récit s’articule autour d’un trio diablement efficace : une flic, un pasteur, un marginal déséquilibré. Dès la scène d’ouverture, la confrontation s'installe. Ca s'épie, ça s'observe, ça se jauge. Et très vite, en toile de fond, ressurgissent les drames familiaux — toujours eux — matrice souterraine à partir de laquelle tout se déploie (perte d'une soeur, adultère, enfance difficile...).

Narration dense, bifurcations multiples, périphéries psychologiques… Sang-Ho tire le fil de son dispositif avec habileté, creusant toujours plus profond les failles de ses personnages. À la clé quelques idées obsédantes :

  • le vrai monstre se cache en chacun de nous
  • nos itinéraires familiaux nous forgent

En filigrane, Sang-Ho tend aussi un miroir à la société coréenne, à travers des personnages aux allures quasi symboliques. On retrouve ainsi le Purangin — col bleu relégué et marginalisé — déjà présent dans Dernier train pour Busan, ou encore l’homme en apparence respectable mais rongé de l’intérieur : ici un pasteur illuminé, là-bas un père trader en perdition. Film après film, ces figures reviennent, s’affinent, se densifient jusqu'à devenir de véritables motifs de son cinéma.


Avec Revelations, Yeon Sang-Ho semble atteindre une forme de maturité artistique, inscrivant peu à peu une filmographie cohérente, maîtrisée, solidement thématisée. Ses films, toujours diaboliquement bien écrits, s’appuyant sur une mise en scène exigeante, précise, généreuse (comme souvent dans le cinéma sud-coréen).

Et puis, et puis des fulgurances cinématographiques. Dans Revelations on retient une bagarre nocturne en forêt sous une pluie battante. Ou une autre scène de combat parfaitement chorégraphiée où, contre toute attente, un escabeau devient l’élément déclencheur de la bascule (sic) narrative.

Du bon cinoche !


On attend donc la suite avec impatience. Et dans l'attente, on pourra aussi explorer les nombreuses autres facettes du bonhomme : scénariste, animateur 3D, monteur… Un touche-à-tout , qui semble avoir pas mal de choses à nous dire, à nous montrer. Qui en a sous la pédale. Pour notre plus grand plaisir !

evguénie
7
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le 8 avr. 2025

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evguénie

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