Dreams est une compilation de huit songes étalés sur deux heures. Le film s’ouvre sur des visions oniriques à la fois belles et troublantes, puis glisse peu à peu dans des ténèbres plus profondes, jusqu’à se muer en véritables cauchemars.
La mise en scène, évidemment, est impeccable. Du premier au dernier plan, chaque rêve est une œuvre d’art en soi. On peut tout ressentir rien qu’à l’image : la peur, l’émerveillement, la solitude, l’espoir. Dans cette logique, certains rêves m’ont particulièrement marqué.
Le rêve de la « Tempête de neige », par exemple, traduit à merveille le sentiment d’impuissance extrême face à la nature. On ressent presque physiquement le froid, le danger omniprésent, et cette désorientation absolue dans un environnement qui semble vouloir nous avaler. Parfois, le monde autour de nous devient si chaotique qu’on perd totalement de vue notre but, aveuglés par nos peurs, incapables d’avancer.
Il en va de même pour le rêve du « Mont Fuji en rouge ». Dès le début, la montagne est présentée comme une menace : colossale, majestueuse, prête à entrer en éruption. La fuite devient urgente. Mais très vite, on comprend que le danger véritable ne vient pas de là — il est ailleurs, plus discret, dissimulé derrière la montagne. J’ai eu d’abord l’impression que ce qu’il y avait derrière n’avait pas vraiment d’importance, que cela relevait plutôt d’une métaphore : le danger n’est pas toujours là où on le croit.
Mais cette première lecture est justement ce que Kurosawa veut retourner. Car ce qu’il y a derrière a de l’importance : les centrales nucléaires rongent le Mont Fuji, littéralement et symboliquement. Le volcan représente un danger naturel, visible, terrifiant mais identifiable. Le nucléaire, lui, est invisible, distant, produit par l’Homme — et c’est là que réside la vraie menace. Peu importe sa prétendue fiabilité : l’Homme, lui, est faillible. Et quand il commet une erreur, elle est fatale.
Ce rêve résonne comme un écho à Tchernobyl (quatre ans plus tôt), mais aussi comme un pressentiment presque prophétique de Fukushima (vingt-et-un ans plus tard). Kurosawa était en avance sur son temps ? non, pas du tout, mais il avait compris que le danger le plus radical est celui que nous fabriquons nous-mêmes, et que nous refusons ensuite de regarder en face.
Visuellement, ce rêve est aussi l’un des plus forts du film. Le contraste entre le rouge incandescent du feu et le bleu glacé de l’océan crée une tension spectaculaire. Dans la scène finale, cinq personnages sont filmés de face, confrontés à la menace nucléaire qui n'est pas le cas pour les spectateurs car invisible à l’image. Derrière les personnages — et donc face à nous — une falaise, et au loin, la mer déchaînée. On en vient à presque oublier le danger nucléaire, absorbés par la beauté menaçante de l’océan. Le découpage, les couleurs, la composition du cadre : tout suggère que l’Homme est prisonnier entre deux puissances destructrices — l’une naturelle, l’autre artificielle — sans réelle échappatoire.
Enfin, le dernier rêve, « Le Village des moulins à eau », est un apaisement. Un retour à l’équilibre. Après tant d’angoisse, de douleur et de confusion, ce rêve est un aboutissement philosophique. Le personnage principal, qui représente Kurosawa lui-même, arrive dans un village japonais traditionnel, isolé, calme, où les gens vivent en harmonie avec la nature.
La scène de la « fête » est magnifique : des costumes colorés, une musique joyeuse, une marche lente, comme suspendue dans le temps. On se laisse porter…
… puis, à la toute fin du défilé, on découvre un cercueil. La scène s’arrête net ici. C’est très bien mis en scène, c'est beau. La mort n’est pas redoutée, elle est célébrée comme un passage naturel et joyeux. La vie est belle mais la mort aussi.
Ce rêve, personnellement, me touche profondément. Il me donne encore plus envie d’aller au Japon, de m’installer à la campagne avec la femme que j’aime. Me réveiller chaque matin, cueillir des fleurs pour elle, en faire des bouquets, et les lui offrir chaque jour… pour, enfin, mourir ensemble dans ce village, et qu’un cortège comme celui-là nous accompagne, un jour, dans cette paix lumineuse.