Mon Dieu, que le cinéma français est beau lorsqu'il est audacieux ! Qu'il est beau quant il ose sortir de la voie que les temps actuels lui ont tracés ! Et comme il est bon de nous rappeler que les films français ne se réduisent pas aux œuvres « d'auteurs » barbantes, aux drames sociaux clichés et aux comédies lourdaudes ! Ce n'est pas le moindre mérite de ce Ridicule que de nous le remémorer, en s'appuyant sur deux de nos plus grandes forces : la langue française et l'histoire de France.
La langue, d'abord. Ridicule est un film sur le bon mot, cette énième « exception française » de l'amour de la phrase piquante, pour le meilleur et pour le pire.
C'est surtout le pire qui ressort ici, apparemment. Dans ce portrait de l'Ancien Régime finissant, la vie d'un homme se joue sur un mot. L'univers dépeint par Leconte est effrayant : la vie d'un homme peut se jouer sur un bon mot. Gare à qui manque « d'esprit » ! Sa réputation est ruinée, sa personne, vouée à l'opprobre, à moins que l'on n'arrive à retourner contre autrui l'humiliation subie (ainsi du personnage de Carlos Brandt, qui ouvre le film en rappelant à un vieillard le cruel surnom dont il l'affubla jadis pour finir par en affubler un autre plus tard). C'est ce que notre protagoniste, Grégoire Ponceludon, baron de Malavoy, ne tarde pas à comprendre. Heureusement pour lui, ce n'est pas l'esprit qui lui manque.
Ridicule est donc un film charmant, peuplé de saillies délicieusement perfides. Ses dialogues sont l'une de ses principales forces. Et l'on se prend à aimer cet univers aussi impitoyable que charmant.
Ce qui nous amène au tableau brossé par ce film sur l'Ancien Régime finissant. En apparence, il est surtout à charge.
À ce sujet, il est parfois de coutume, ça et là, de reprocher au film d'avoir choisi comme toile de fond la cour de Louis XVI plutôt que celle de Louis XIV, qui aurait mieux convenu. Il est vrai que le bel esprit y régnait peut-être davantage et qu'un Saint-Simon n'eût rien envié à un Vilecourt.
Pour autant, je trouve ce choix plutôt judicieux. Pour tout ce que l'on peut reprocher à Louis XIV, il était proche de ses sujets. Les travaux de François Bluche ont fait justice de la légende républicaine d'un monarque inaccessible à ses sujets, et montré que ses audiences publiques étaient ouvertes à tous.
Toujours d'après Bluche, c'est à partir de Louis XV que la monarchie commence à devenir inaccessible. Louis XV ne voyage presque pas, Louis XVI ne se rendra qu'à Cherbourg. Les monarques restent calfeutrés à Versailles, là où leur illustre aïeul avait parcouru la France entière dans les années 1660. On dira que c'est Louis XIV qui a construit et s'est installé à Versailles ; mais comme on l'a vu, il y accueillait pratiquement tout le monde en audience et se tenait informé de la marche du royaume.
Planter le décor sous Louis XVI est donc astucieux : il permet de montrer la corruption qui gangrène cette cour, jadis la plus brillante d'Europe, vivant aujourd'hui sur son capital, mais dépourvu de son utilité. La noblesse y est oisive, le clergé corrompu. L'on se gargarise de son ascendance au point d'en faire une condition sine qua non d'audience (Louis XVI avait, il est vrai, institué les honneurs de la cour), l'on ne paye plus l'impôt du sang (le seul officier du film ne fait le coup de feu que pour un duel), l'on perd la foi : le personnage de Vilecourt (Vilecourt ! ce nom est un aveu) en fait la démonstration, prouvant l'existence de Dieu avant d'avouer qu'il pourrait tout aussi bien « démontrer le contraire ». La décadence de la société est patente, la fin est proche : le bal qui clôt le film n'est-il pas aux couleurs de l'automne, comme si cette fête était la dernière avant l'hiver révolutionnaire ?
Par contraste, Ponceludon apparaît paradoxalement comme un noble « à l'ancienne », enraciné dans sa terre et son peuple. Sa première apparition à cheval, au milieu de ses paysans qui fouillent les marais, le place d'emblée comme leur chef. Préoccupé par leur sort et aussi désargenté qu'eux, il se soucie de leur santé et dirige les travaux d'assèchement. Pour eux, il n'hésite pas à partir à Versailles pour informer le roi de leur misère. La présence du curé local, tout aussi soucieux que Ponceludon (et bien plus pieux que son confrère Vilecourt), nous montre donc une image presque intact de cette « tripartition » de la société chère à Dumézil : le noble, le prêtre, le paysan.
Surtout, Ponceludon permet de montrer l'Ancien Régime sous un autre jour, plus favorable. Il n'est pas le seul en cela.
Car le XVIIIe siècle, c'est aussi l'admirable abbé de L'Épée et son dévouement envers les sourds-muets ; c'est l'amour de la science, illustré par les expériences de Mathilde et de son père ; c'est l'intérêt pour le monde, pour ces peuples lointains, comme ces Sioux dont l'un est décoré par le roi. Et c'est même ce « bel esprit » vanté par les personnages campés par Fanny Ardant et Jean Rochefort.
Ardant campe un antagoniste de première qualité (Vilecourt n'étant que sa créature dont elle se débarrasse quand bon lui semble). Si pendant tout le film, elle apparaît comme antipathique, elle semble sincèrement blessée par l'abandon de Ponceludon. Et la scène du bal ne s'achève-t-elle pas par un plan superbe où son beau visage en larmes peut être interprété comme une prémonition des malheurs à venir, comme si la tirade de Ponceludon était un ultime avertissement pour cette noblesse à l'indifférence coupable ?
Rochefort, quant à lui, amoureux du bel esprit comme de la droiture morale (« rarement réunis » comme il l'avoue à Ponceludon), rompu à la vie de cour, soucieux du bonheur de sa fille, lucide sur la corruption de la cour, mais nostalgique, en fin de film, de cette époque où l'élégance était reine ; Rochefort, donc, contribue à nuancer le tableau de la cour, pleine de décadence, mais aussi de vie et de beauté :
Ah ! L'esprit, Monsieur, il était l'air que nous respirions ! L'éloquence bouffie des Danton et des Saint-Just a remplacé le bel esprit.
C'est peut-être ce que l'on peut retenir de ce film : une méditation sur la fin de la monarchie administrative, cette époque que l'on peut critiquer, tout en la regrettant pour ce qu'elle avait de brillant.
Que dire d'autre ? Les décors sont magnifiques somptueux, les costumes somptueux, le casting royal. L'on peut cependant y regretter une fausse note, royale, elle aussi, puisqu'il s'agit du roi. Pour une étrange raison, l'on s'obstine à représenter Louis XVI comme un petit gros niais, alors qu'il était un colosse d'un mètre quatre-vingt-dix. Détail agaçant, mais sans grande importance ici.