Dilemme d'ordre éthique : High Noon ou Rio Bravo ?


Évidemment, avec Rio Bravo, il est toujours possible de s'abandonner au pur plaisir sensible et profiter de la réalisation soignée d'Howard Hawks sans réfléchir à autre chose. D'ailleurs, ce dernier n'est en rien responsable de ma note : le job est parfaitement rempli avec un classicisme à tout épreuve et une sobriété de la photographie exemplaire. Il y a quelque chose de singulier dans le caractère lent et posé de ce film qui détonne avec les autres western de la même veine.


Là n'est pas le sujet : le sujet, à mon sens, c'est le scénario. Et ce scénario, il n'est ni "faible", ni "mal écrit", ni "ennuyant", il est bien pire que cela : il est complaisant.


Indiquons en premier lieu qu'il est intégralement écrit par John Wayne. Je crois qu'on crédite d'autres noms au générique du film, mais ce doit être une erreur. Résumons donc de manière schématique :


Horreur ! Un village est en proie à tous les vices ! Le shérif boit, les habitants jouent (même les femmes !), et l'autorité n'est pas respectée ! Heureusement, le viril John Wayne arrive. John Wayne va guérir l'alcoolisme à coup de bro-love ; John Wayne va punir les tricheurs ; John Wayne va chasser les brigands du village ; et, cerise sur le gâteau, John Wayne va assurer l'éducation d'un jeune garçon pour qu'il devienne un vrai homme viril comme lui. Néanmoins, c'est quand même John Wayne qui couchera avec la plus belle femme du village (de vingt cinq ans sa cadette) vu que le garçon est trop puceau pour éveiller du désir dans le corps des femmes.


Note qui vient du cœur : franchement, le fait que Feathers, seul personnage féminin du film, tombe amoureuse (sincèrement !) du personnage de Wayne alors qu'elle avait Dean Martin et Ricky Nelson à disposition, c'est complètement claqué au sol.


Je reprends.


Le traitement psychologique des personnages secondaires est aussi profond qu'une crêpe au beurre, et ils s'effacent tous devant John Wayne. Ricky Nelson est littéralement un placement produit fourni par ses producteurs musicaux. Dean Martin, qui joue Dude, est le personnage le plus complexe car il subit un développement psychologique (!), qui malgré tout, se résume à "J'ai été trompé, donc je suis alcoolique. Mais maintenant que j'ai vu Wayne, j'ai à nouveau foi en la vie". Et le personnage féminin, Feathers, n'est traitée que comme une serpillère permettant au personnage principal d'épousseter sa virilité.


À vrai dire, sans même remettre en question le statut "culte" du film, je n'arrive pas à comprendre que ce scénario édifiant, moralisateur et manichéen ne soit pas un sujet de discussion. Dans les rares critiques qui soulignent la faiblesse de l'histoire, j'ai lu quelque part, comme quelque chose de péjoratif, que le film se rapprochait d'un mélodrame. Mais il ne faut pas insulter l'immense genre qu'est le mélodrame hollywoodien. Pour ne citer qu'un seul exemple significatif : à aucun moment le film ne peut se rapprocher de la complexité psychologique d'un Home from the Hill (Celui par qui le scandale arrive) réalisé à peu près au même moment. Ce dernier film développe une auto-critique ironique du mythe de la virilité américaine : précisément ce mythe qui est édifié sans aucune remise en question par Rio Bravo. Toute la conscience critique des États-Unis est contenu dans leurs grands mélodrames ; notre western ne se hisse pas à ce niveau.


Ainsi, de même que John Wayne vomissait High Noon (le train sifflera trois fois) malgré ses qualités évidentes car il n'y voyait que de la propagande communiste, je me sens tout à fait autorisé à considérer Rio Bravo, sans aucune médiation, comme une forme chimiquement pure de film maccarthyste : à la fois réactionnaire et puritain. Et c'est pour cela qu'entre High Noon et Rio Bravo, à moins de se complaire dans la tiédeur, il faut faire un choix clair. Je prends donc High Noon, et je rejette Rio Bravo.


Mais cela n'empêche pas de reconnaître la singularité de ce film dans l'histoire du cinéma ; jamais on avait dessiné, dans un volontarisme absolu, la bonne conscience tranquille américaine à ce point d'aveuglement en usant d'une telle virtuosité technique. C'est donc un film étrangement reposant, lisse et doux.


(En tout cas, l'équipe de ce film a pu dormir beaucoup plus tranquillement que Carl Foreman, scénariste de High Noon, menacé d'emprisonnement et poussé à quitter les États Unis par une commission à laquelle John Wayne collaborait. John Wayne étant toujours là pour redresser les vices, dans les films comme dans la vie réelle.)

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le 21 août 2026

Modifiée

le 21 août 2026

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