Voilà un film que j'ai vu à sa sortie et qui m'avait alors fort impressionné. Et puis je l'ai revu à l'occasion de l'achat du DVD, il y a pas mal d'années, maintenant. Et je n'avais plus vraiment reconnu le film dont je me souvenais, comme si je n'avais pas tout vu ou tout capté la première fois. Et il y a eu, ces jours-ci, une conjonction de deux évènements. En établissant la liste des films de 1999, je me suis rendu compte que je ne l'avais toujours pas recensé. Et puis en lisant la critique de Plume sur un film récent (Tkt), le nom d'Émilie Dequenne m'a sauté aux yeux, c'est décidé, il me faut revoir "Rosetta" …
Quelques réflexions à l'emporte-pièce que m'a inspiré ce nouveau visionnage.
Les frères Dardenne seraient-ils un Ken Loach belge ou encore un Vittorio de Sica belge ? … Il y a un peu de ça sauf que Dardenne, caméra à l'épaule suit une tranche de vie d'une jeune femme qui se bat contre l'adversité. D'une part, elle cherche avec acharnement un boulot, un vrai. Pas un stage, ni une énième période d'essai qui se clôt avec la fin du contrat non renouvelable. D'autre part, elle vit chichement dans une caravane et "gère" sa mère pour l'empêcher de se prostituer pour sa dose journalière d'alcool.
Tournage "caméra sur l'épaule" : on est presque dans le documentaire où on suit les pérégrinations de Rosetta ainsi que ses automatismes qu'on voit et revoit (les chaussures qu'elle remplace par des bottes pour pénétrer dans le camping, la route qu'elle traverse, les pièges à poisson qu'elle pose au bord de la rivière, …). Le scénario donne l'impression d'une certaine improvisation, certainement voulue par le cinéaste qui veut montrer une vie déprimante, au jour le jour, sans avenir clair.
Tournage "caméra sur l'épaule", encore. C'est bien du cinéma brut de fonderie, authentique, sans véritable mise en scène (cinématographique), sans musique puisque ce sont les évènements pris dans un monde féroce et inhumain qui guident le film. En fait, on nous montre deux mondes qui cohabitent dans une indifférence réciproque. Sauf quand Rosetta s'accroche pour tenter de se faire une place ou de s'y maintenir. Il y a alors un rejet violent de la société dite "normale" à son égard avant que tout retombe dans l'indifférence. Quand on est exclu, il est difficile de s'inclure, comme dirait La Palisse. Ou alors il faut peut-être tricher.
Tournage "caméra sur l'épaule et en plans serrés". Dardenne ne connait, ne veut voir, ne veut suivre que Rosetta à travers de longs plans séquence. Là, je me permets une critique car si Dardenne avait voulu ouvrir un peu plus le champ de la caméra, on aurait peut-être pu découvrir un contexte économique de la Wallonie en difficulté. Dardenne se distingue ici du cinéma de Loach mais aussi du cinéma de Vittorio de Sica, plus démonstratifs et plus socialement humanistes.
Et maintenant venons-en au personnage central du film, Rosetta, petit bout de femme volontaire, farouche, intraitable au point d'en être antipathique.
Spoil : elle ira même jusqu'à dénoncer son petit copain pour lui piquer sa place … Et je veux bien oublier l'intention de tuer (ou laisser mourir) puisque ce n'était qu'une intention et qu'un remords la fait revenir, in extremis, à un semblant d'humanité…
Tellement antipathique que je ne parviens pratiquement jamais à lui trouver des excuses. C'est là, l'élément nouveau de mes divers visionnages mentionnés au début. Là, l'héroïne de Dardenne se distingue encore du cinéma de Loach et surtout de De Sica où à l'inverse, ces derniers en feraient presqu'un peu trop pour dégager de l'empathie de leurs héros. Finalement, les frères Dardenne nous livrent un diamant brut avec un minimum d'explications et nous laissent nous débrouiller avec, penser ce qu'on veut et surtout conclure.
Mais derrière ce personnage si antipathique, il y a Émilie Dequenne dans son premier rôle au cinéma, à l'âge de 18 ans. Émilie Dequenne récemment disparue qui a collectionné (pour les quelques rares films que j'ai vus avec elle) les rôles difficiles ou ingrats. Et son jeu dans ce personnage de Rosetta, constamment en prise et sous tension, tient de l'instinct. On y croit. Dans sa quête permanente et obsédante pour arracher un job, il n'y a pas de place pour l'amitié, la reconnaissance et encore moins pour le sourire.
Maintenant, l'exercice final consiste à donner une note (obligatoire sur SC). J'hésite en 7 et 5. 7 (8 au grand maximum) parce que Dardenne aborde le sujet de l'exclusion avec une certaine maestria même s'il nous laisse au milieu du gué dans sa démonstration. 4 ou 5 parce que Dardenne ne parvient pas à vendre (à me vendre !…) son personnage de Rosetta.
Mais le jeu réussi et convaincant de l'actrice Émilie Dequenne fait que la note est obligatoirement supérieure à 5 (pour moi). Ce sera donc 6.