Plus qu'un drame social, Rosetta est un thriller psychologique intime où la caméra d'épaule ne se contente pas de nous montrer sa galère : elle nous colle au corps, nous essouffle et nous transmet toute la frustration de son héroïne. On ne fait pas que la regarder chercher du travail, on étouffe avec elle.
Le rituel des chaussures et la rupture des codes :
Chaque retour au camping est marqué par ce changement de chaussures. C'est le symbole d'un détachement brutal : elle enlève le monde extérieur pour se renfermer dans la réalité suffocante qu'elle tente désespérément de fuir. Malgré toutes ses tentatives elle revient au point zéro dans sa caravane. Privée de repères, sans codes sociaux, Rosetta parle peu. Quand elle s'exprime, c'est sec, direct, parfois violent.
La métaphore du poids :
Tout est lourd, tout ce que porte Rosetta semble peser très lourd :
- Les sacs de farine
- La bouteille de gaz
- Sa mère alcoolique qu'elle doit porter au sens propre comme au figuré - Et sa propre vie, ce poids invisible mais permanent qui la cloue au sol.
Au milieu de cette lourdeur, ses seuls "attachements" se font avec des objets banals. Un sac de farine qu'elle étreint comme un ami quand elle refuse de perdre son poste montre à quel point sa solitude est totale. La seule présence fidèle qui ne la quitte jamais c'est cette douleur physique due à ses règles.
La lionne et la proie
Sans aucun point d'appui — une mère absente et un ami qu'elle finit par trahir pour un emploi —, Rosetta est seule au monde. La scène du canal résume tout : quand Riquet tombe dans l'eau, elle l'aide ; quand sa mère la pousse et qu'elle manque de se noyer, personne n'est là. Elle doit s'en sortir seule comme toujours. Après avoir été trahit Riquet tourne autour de Rosetta comme une proie qu’il traque. En réalité c’est elle la lionne qui s’est battue désespérément pour avoir une vie « normale »</span>
Les deux moments clés du film la placent face à un mur :
1. La tentative d'auto-persuasion : Face au mur, cette tirade culte (« Tu t'appelles Rosetta. Je m'appelle Rosetta... ») où elle se jette ses propres mots au visage pour s'imposer d'exister.
2. Le point de rupture : Ce même mur face auquel elle se retrouve juste avant de tenter de mettre fin à ses jours.
Le mur comme seul miroir qui finalement ne reflète rien, ni la réalité ni ses pensées.
Rosetta n'est pas seulement le portrait d'une fille en galère : c'est une étude psychologique brillante et chargée de symboles d'une puissance rare.</span>